Théâtre

« Cirque à quatre mains », théâtre gestuel enthousiasmant pour vingt doigts sacrément entraînés

« Cirque à quatre mains », théâtre gestuel enthousiasmant pour vingt doigts sacrément entraînés

16 avril 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Cirque à quatre mains fait son retour ! Spectacle minimaliste et malin, emblématique du travail de la Fabrique des arts d’à côté, la troupe qui en a accouché à l’aube des années 2000, il revient sur la scène après quelques années d’éclipse. Quel intérêt ? Il s’agit d’un excellent spectacle de théâtre gestuel, où les mains nues viennent remplacer les marionnettes. Un peu de conte, des improvisations, des histoires originales, ça pétille de malice, ça dit tout avec trois fois rien. Carrément maîtrisé et franchement réjouissant, pour petits et grands !

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De la Fabrique des arts d’à côté, on dirait maintenant qu’elle est un collectif, réunissant des acteurs, auteurs, marionnettistes, formés qui chez Jacques Lecoq, qui à l’ESNAM, qui encore au Théâtre aux Mains Nues. A l’époque de sa création, au tournant du nouveau millénaire, on y préfère encore le joli mot de troupe. Si elle a, depuis, traversé les aléas de la vie, deux de ses membres fondateurs, Sylvain Blanchard et Mélanie Depuiset, ont décidé de repartir pour un tour de piste.

Tour de piste, c’est bien le mot, puisqu’il s’agit de reprendre le Cirque à quatre mains, qui, comme son nom l’indique, fait un peu appel à l’imaginaire du cirque, et, comme son nom ne l’indique pas, est une formidable leçon de théâtre gestuel, puisque tout le spectacle est campé – sauf pour le faux magicien du cirque – par les mains des deux comédiens, qui sont ainsi comme marionnettisées.

Cela pourrait sembler exagérément dépouillé que de figurer diverses histoires et péripéties – dont Pierre et le Loup, ou le Petit Chaperon Rouge – à l’aide de deux paires de mains nues, soit vingt doigts ou quatre paumes, selon la façon d’envisager les choses. Et, de fait, le spectacle est minimaliste. Mais c’est précisément là que réside sa magie : à l’aide de trois fois rien, sans guère d’artifices autres que deux bouts de ficelle, une table et un castelet-piste de cirque qui ne sert que la moitié du temps, il n’y a rien d’autre pour faire spectacle que la verve et le talent des comédiens. Si l’on osait filer la métaphore, on dirait qu’ils travaillent sans filet : à la moindre baisse de régime, à la moindre erreur dans le ballet exquisément compliqué de leurs mains, toute la magie s’écroule, car elle ne tient qu’à un infime rien auquel il faut, constamment, insuffler de la vie.

Alors, les deux interprètes se donnent à fond, ce qui n’implique en rien le surjeu : ils sont justes autant que drôles, capables de bruiter entièrement la moindre scène à la bouche avec le sérieux le plus clownesque, capables aussi et surtout d’effectuer avec la précision et la synchronisation de danseurs classiques les mouvements de mains et de doigts nécessaires à faire exister, pêle-mêle, un roi, une princesse, un dragon, un loup, des moutons, une grand-mère à la gâchette facile, une troupe d’acrobates hispanophones, une extraordinaire fil-de-fériste prénommée Esmeralda… Et tout cela fonctionne, car il y a, chez Mélanie Depuiset comme chez Sylvain Blanchard (dont on avait salué déjà la manipulation dans Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque), une virtuosité dans la façon de symboliser personnages et actions avec efficacité, de guider le regard du spectateur où il doit aller, de distinguer avec une grande lisibilité toute une galerie de personnages.

Le duo enchaîne d’abord quelques histoires, autant contées que montrées, pour ensuite glisser sur d’improbables numéros de cirque qui sont autant d’occasions de faire des propositions aussi poétiques qu’absurdes. On regretterait presque que le parti-pris de tout incarner à mains nues n’ait pas été tenu jusqu’au bout : la scène du magicien dresseur de balles n’est pas déplaisante – et réjouit beaucoup les enfants – mais réintroduire à ce stade un jeu d’acteur semble presque davantage une concession qu’un élément de surprise supplémentaire.

Il ne faut pas s’y tromper : même si les plus jeunes sont ravis de voir le spectacle, les adultes ne passent pas un moment moins agréable qu’eux. D’abord parce que l’écriture leur ménage leur propre niveau de lecture. Et ensuite, il faut bien l’avouer, parce que la technique des interprètes est bluffante, et que certaines trouvailles visuelles sont franchement réjouissantes, quel que soit l’âge du spectateur : le loup et le troupeau de moutons resteront sûrement dans les mémoires. Et Sylvain Blanchard en Monsieur Loyal montre un beau talent d’improvisateur.

Bref : un spectacle très maîtrisé, drôle, original, rythmé, qui réussit à faire paraître simple ce qui demande des merveilles d’adresse et de coordination. Ou comment la sobriété de moyens accordée à un travail technique millimétré peut constituer un spectacle aussi réussi qu’élégant.

Prochaines dates en Suisse, au Manège à Onex, les 15 et 18 avril. Espérons aussi le retour de quelques dates en France !

 

Texte et mise en scène : Alain Blanchard
Avec Mélanie Depuiset, Sylvain Blanchard
Régisseur: Jimmy
Visuels: (c) Fabrique des arts d’à côté et Mathieu Dochtermann

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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