Théâtre

Xavier Marchand sonde l’âme de Ponce Pilate en marionnettes

Xavier Marchand sonde l’âme de Ponce Pilate en marionnettes

11 novembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Jusqu’au 18 novembre la MC93 propose à ses spectateurs de découvrir Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque, mis en scène de Xavier Marchand d’après le récit de Roger Caillois. Mise en marionnette d’un texte difficile, très narratif, à la langue exigeante, qui s’offre comme une subtile uchronie du rôle et de la psyché de Ponce Pilate pendant les dernières heures de Jésus. Dans une scénographie lumineuse et dépouillée, des marionnettes élégantes dans leur conception et brillamment manipulées campent de superbes tableaux. L’interprétation des rôles est globalement juste et puissante. Une réussite.

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Xavier Marchand est un metteur en scène prolifique, qui a largement démontré son savoir-faire dans le théâtre de comédiens. Pour s’attaquer à Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque, texte aussi philosophique et politique que théologique, il a cependant fait le choix de travailler, pour la première fois, avec des marionnettes, et s’est entouré pour ce faire de Paulo Duarte et Mirjam Ellenbroek.

Le texte en lui-même est puissant, et l’histoire ne l’est pas moins, comme chaque fois que l’on va chercher à creuser entre les racines des mythes qui nous fondent en tant que culture et en tant que société. Roger Caillois, qui n’était d’ailleurs pas étranger à la sociologie, dans le récit qui a été adapté pour accoucher de l’oeuvre dramatique, explore les doutes et la pensée de Ponce Pilate, celui qui, a un moment clé de l’histoire de l’humanité, a eu entre ses mains le pouvoir de changer la face du monde. Il lui restitue toute sa dimension humaine, lui qui n’est habituellement perçu que comme un acteur secondaire, peu sympathique, du récit biblique. Tout au contraire, le Ponce Pilate campé sur scène est un philosophe athée, parfois veule mais lucide sur ses manquements, à la fois fonctionnaire pris dans l’étau des manœuvres politiques et être humain soucieux de faire le choix juste.

Pour l’incarner, à l’instar de tous les autres personnages de cette pièce, une marionnette portée, à la fois sobre et élégante: une tête extrêmement travaillée et réaliste même si à échelle réduite, une grande toge faite principalement d’un voile de tissu, avec une « main prenante » – c’est-à-dire que le manipulateur prête une de ses mains au personnage. Les autres marionnettes sont toutes sur ce modèle, avec de faibles variations (présence de jambes propres à la marionnette chez Judas, etc.) à part le personnage de Mardouk dont le corps est absolument énorme. Ce choix d’un réalisme minimaliste convient très bien à l’intention, qui est de resserrer l’attention sur le texte, de désincarner Ponce Pilate pour mieux en faire le réceptacle d’une pensée qui s’interroge devant le spectateur. Cette sobriété n’exclut pas un registre émotionnel riche et profond. La performance de Sylvain Blanchard doit être saluée, qui, seul parmi les manipulateurs, n’anime que Ponce Pilate, et constitue comme son double. Avec une main, quelques mouvements de la tête de la marionnette et une partition vocale juste et précise, il investit une grande intensité émotionnelle dans le personnage et lui confère une présence palpable.

La mise en scène suit, globalement le choix de la sobriété. La scène est majoritairement occupée par une sorte de grand castelet, fait de rideaux mobiles dévoilant un écran en fond, avec une série de blocs plus ou moins cubiques imitant des pierres, qui peuvent être bougés et agrémentés d’escaliers pour varier les topographies. C’est astucieux, minimaliste, et très réussi. Avec une mise en lumière adéquate, qui reste dans des tons pâles et pastel, et un fond projeté sur l’écran, qui peut montrer des colonnes de palais aussi bien que des palmeraies selon les besoins, des ambiances extrêmement reconnaissables sont restituées: salle d’audience, chambre la nuit… La musique, tirée du Silence de l’exode de Yom, est employée avec parcimonie, lors des changements de scène. Tout est fait pour créer une ambiance complète mais discrète, de façon à faciliter l’écoute du texte.

Ce dernier est restitué en partie par deux narrateurs, dont l’un manipulera aussi la marionnette de Judas. Ainsi, le dialogue et la narration sont-ils clairement dissociés, la parole étant portée par des interprètes différents. A mesure que le récit progresse, et qu’il s’éloigne de l’histoire admise, en inventant son propre cheminement, les corps des marionnettes se font plus étranges: Jésus est présenté pièce par pièce à Ponce Pilate, qui lui même se désagrège pendant la nuit agitée de cauchemars. Les images sont fortes et employées à bon escient. La parole reste cependant centrale, les pensées de Ponce Pilate évidemment, mais également le plaidoyer de Judas, qui dit se sacrifier pour que le Messie puisse advenir puisqu’il n’est de Messie s’il n’est de Passion, ou les prophéties de Mardouk, qui condense en 5 minutes deux millénaires d’histoire de l’Occident avant que Ponce Pilate ne fasse le choix que personne n’attendait de lui, le choix uchronique du courage et de la justice, le choix d’ôter Jésus des mains de ses bourreaux… le choix qui avorte la naissance du christianisme. C’est un spectacle profondément bouleversant, mais qui fait également appel à l’intelligence du spectateur, sur beaucoup de plans: psychologie, sociologie, politique, théologie…

Peut-être certains parti-pris sont-ils discutables, comme ce champignon atomique projeté sur l’écran à la fin de la scène de Mardouk. Mais, globalement, c’est une superbe réussite que ce spectacle, esthétiquement simple et élégant, plein de finesse, où les interprètes s’effacent derrière le texte et leurs marionnettes qui, par les évolutions qui leurs sont propres (voler, être démembrées, etc.) enrichissent le récit d’images fortes qui en révèlent le sens. Evidemment, ce personnage rationnel, confronté au fanatisme religieux et aux exigences de la morale, n’est pas sans nous interroger sur l’époque que nous traversons nous-mêmes…

A voir, par les amateurs de marionnettes comme par les amoureux de théâtre et de beaux textes qui n’en seraient pas familiers.

A la MC93 jusqu’au 18 novembre, puis en tournée dans de nombreux endroits en France (prochainement: Port-de-Bouc, Marseille et Toulon).

 

Adaptation et mise en scène Xavier Marchand
D’après le récit de Roger Caillois

Avec Noël Casale, Gustavo Frigerio, Guillaume Michelet, Sylvain Blanchard, Mirjam Ellenbroek

Marionnettes Paulo Duarte et Mirjam Ellenbroek
Scénographie Julie Maret

Composition musique Yom
Extraits de l’album Le Silence de l’Exode (Buda musique, 2014)

Vidéo Jérémie Terris
Costumes Manon Gesbert assistée de Célia Bardoux
Lumière Julia Grand
Assistante à la mise en scène Olivia Burton
Régie générale Julien Frenois

Décor Atelier de la MC93

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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