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Avignon OFF : Une belle inconnue, de l’art de l’hospitalité

Avignon OFF : Une belle inconnue, de l’art de l’hospitalité

16 juillet 2021 | PAR Thomas Cepitelli

Nicolas Kerszenbaum creuse la question des récits mythologiques et de l’écho qu’ils ont encore en nous. Un théâtre sans artifice qui dit la puissance atemporelle des récits. Transportant. 

Un nécessaire retour aux récits fondateurs 

Hafsa est mère célibataire et vit en Seine-Saint-Denis. Pour s’échapper de sa vie presque banale, elle va, quotidiennement, nager à la piscine municipale. Un jour, elle y rencontre Yaya, adolescent sans-papiers qui aime les histoires mythologiques et voudrait savoir nager. Et c’est vraiment une rencontre qui s’opère. Une de celles qui marque ceux qui la vivent pour toujours. Nicolas Kerszenbaum convoque en écho à cette fable, un des plus grands récits fondateurs : le voyage des argonautes. Plus précisément, l’histoire qui se noue entre Jason et Médée. Il est déjà volage, déjà veule mais pas encore traître. Elle est déjà sorcière, déjà honnie, mais pas encore infanticide. Par un jeu subtil d’enchâssement des récits et des genres, le texte (dont on aimerait qu’il soit publié et lu en classe) multiplie les lectures possibles. Nourri des entretiens menés à Sevran par le dramaturge-metteur en scène, il dit la contemporanéité des mythes et l’atemporelle question de ce qu’est l’hospitalité. On y entend, véritablement, des voix qui disent les traversées de la Méditerranée, la solitude, le besoin d’évasion. Mais aussi les harpies, les monstres de pierre et le pouvoir des incantations.

Une odyssée pour appartement

Conçu pour être donné dans des espaces non théâtraux (salles de classe, appartements, centres sociaux…), Une belle inconnue n’en est pas moins un moment théâtral puissant. Programmé dans la saison festivalière du Théâtre du Train Bleu, le spectacle est donné dans une salle de réunion de la MAIF. On est accueilli par de simples gradins de bois clair, en bifrontal, disposés en ovale. Rien de plus simple apparemment mais ce serait mal connaître l’art du théâtre. En effet, par la convergence du texte, du bruit des vagues et le talent d’Eurydice El-Etr, l’espace que partage la comédienne et le public se fait coque du premier des navires. Nous sommes argonautes et accompagnons Jason dans son voyage vers la Toison d’or et son statut de héros couvert de gloire. Mais aussi vers ses premières trahisons envers Médée, celle dont on oublie, avec lui, qu’il lui doit tout. Puis ce même espace se fait, appartement, habitacle de voiture et enfin agora, ce lieu où les Grecs venaient débattre des questions politiques. Celles que nous pose Nicolas Kerszenbaum sont non seulement d’actualité mais surtout essentielles : qu’est-ce qu’accueillir ? Qu’est-ce que faire famille ? Quelle place dans ma vie pour l’autre ? Il ne nous donne pas de réponses, bien sûr, mais il semble nous enjoindre à prendre le « courage d’aimer » pour reprendre le sous-titre de l’excellent ouvrage d’Andrea Marcolongo sur le mythe des argonautes. 

Cette courte forme, qui interroge l’hospitalité, dit aussi la confiance faite au spectateur, ce « quatrième acteur », comme le disait Meyerhold. Et cette confiance est, sans nul doute, le plus généreux des accueils. 

Une belle inconnue de et par Nicolas Kerszenbaum.

Tous les jours (sauf le 22 juillet) à 13 h 30 au Théâtre du Train bleu (hors les murs) 

La Part du héros : Le Mythe des argonautes ou le courage d’aimer d’Andrea Marcolongo  est disponible au Livre de Poche. 

Crédit photo © Thomas Pendzel

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