Théâtre

Avignon OFF 2019 : « Gustave Eiffel. En fer et contre tous », saura-t-on jamais reconnaître les visionnaires de leur vivant ?

Avignon OFF 2019 : « Gustave Eiffel. En fer et contre tous », saura-t-on jamais reconnaître les visionnaires de leur vivant ?

22 juillet 2019 | PAR Magali Sautreuil

Grand inventeur du XIXe siècle, l’histoire de Gustave Eiffel n’a rien d’une sinécure. Jonché d’obstacles, son parcours est celui d’un homme remarquable, qui s’est élevé tout seul et qui s’est battu envers et contre tous. Un récit de vie digne d’une épopée, transformé en seul en scène biographique théâtralisé, où Gustave Eiffel nous livre sa vision du monde et de son époque. Une immersion dans l’Histoire revisitée avec impertinence et humour par la compagnie Les Cousins d’Arnolphe, à découvrir dans le cadre du festival off d’Avignon, au théâtre de la Tache d’Encre.

 

Nous sommes trois mois avant la fin du chantier de la Tour Eiffel, dont l’inauguration est prévue à Paris, le 6 mai 1889, à l’occasion de l’Exposition universelle et du centenaire de la Révolution française. Mais ce qui devait être un symbole de liberté et d’émancipation est, pour son créateur, un véritable bourbier…

En 18 mois, ses ouvriers n’ont monté que deux étages de l’édifice. Or, il ne leur reste que trois mois pour terminer l’autre moitié de la Tour et voilà qu’ils se mettent en grève ! Finir dans les temps le chantier semble désormais relever du miracle…

Mais Gustave Eiffel ne peut se permettre d’échouer. Les enjeux sont trop importants. Il a engouffré presque toute sa fortune dans ce projet, soit 6,5 millions de francs, alors que l’État français n’en a financé que 1,5 million. Pieds et poings liés, il ne peut entrer en conflit direct avec ses employés, au risque de les braquer. Mais se soumettre à toutes leurs revendications n’est pas non plus envisageable. Reste à trouver le moyen qui lui permettra de solutionner le problème sans y laisser trop de plumes… La partie n’est cependant pas gagnée. Le vieux Cheval, le chef d’équipe, n’est pas une lumière et André Mélenchon, un dur à cuire à la tête du syndicat, est difficile en négociation… sans oublier les médias, qui soufflent le chaud et le froid, les politiques qui lui mettent la pression, les diatribes des artistes et des écrivains qui se moquent de sa « grande girafe toute percée » (Émile Zola), de ce « squelette disgracieux » (Guy de Maupassant)…,  qu’ils n’hésitent pas à dénigrer dans une lettre ouverte datée du 14 février 1887…

Le monde entier semble en vouloir à ce pauvre Eiffel, qui ne comprend pas, malgré tous ses efforts et son travail, pourquoi on lui en veut autant, pourquoi il est sans cesse l’objet de persécutions et d’haineuses jalousies, en somme, pourquoi on ne lui pardonne pas sa réussite… Patron exigeant, mais juste, il est pourtant aux petits soins pour ses employés. Conscient de leurs conditions de travail difficiles, il n’a laissé aucun détail au hasard pour assurer leur sécurité : mousquetons, filets, câbles, formations, cantine mobile, il a tout prévu. Il paie plutôt bien ses ouvriers, se montre compréhensif et consent à de nombreux compromis, mais rien n’y fait…

Tout semblait pourtant plutôt bien commencé. Eiffel avait remporté le concours lancé par Édouard Lockroy, le Ministre du Commerce et de l’Industrie de l’époque, en vue de l’Exposition universelle de 1889, face à 107 autres concurrents. Puis, pendant deux ans, dans les bureaux de Levallois-Perret, 40 dessinateurs ont réalisé les 5300 esquisses préalables des 18000 pièces de la Tour au 5de leur taille. Mais si ces derniers avaient mené à bien leur mission, les ouvriers, avec une grève prolongée, risquaient de tout faire capoter…

L’avancée du chantier de la Tour, que nous pouvons suivre à travers une fenêtre fictive, est désormais au cœur des préoccupations de l’ingénieur. Une des lettres posées sur le guéridon, qui provient de la Cour de Cassation, paraît également lui causer souci. De ce courrier semble en effet dépendre le sort du sieur Eiffel… Qui aurait pu penser que, sous ses airs de bourgeois chic et décontracté en costume trois pièces, se cachait un homme anxieux, dont le travail représente toute sa vie ? Le perdre signerait son arrêt de mort…

En avance sur son temps, ce grand monsieur, pragmatique et sûr de lui, cache donc un aspect profondément humain, même s’il peut parfois paraître hautain, notamment lorsque le public ne se montre pas à la hauteur… Prenant les spectateurs à témoin, il fait appel à notre culture et à notre bon sens, semblant ainsi chercher quelques secours dans nos réponses…

Les différentes interactions avec le public favorisent son immersion dans l’histoire de Gustave Eiffel qu’Alexandre Delimoges nous conte dans un seul en scène, basé sur sa biographie. Tout ce qui est raconté est vrai, sauf le parler et les images utilisées, qui sont eux bien de notre temps. Ce décalage rend le monologue drôle, vivant et dynamique. Totalement anachroniques pour certaines, les allusions de Gustave Eiffel à l’avenir jouent avec son côté visionnaire. Il se présente, par exemple, comme le monsieur Ikéa de l’époque, puisqu’il serait, selon lui, l’inventeur du montage en kit.

À travers le récit du chantier tumultueux de la Tour Eiffel, Alexandre Delimoges nous plonge dans la vie de cet ingénieur hors normes, ainsi que dans le contexte historique, social et politique de son époque, partageant ainsi avec le public sa passion pour l’Histoire, avec beaucoup d’énergie et d’humour.

Gustave Eiffel. En fer et contre tous, écrit, mis en scène et interprété par Alexandre Delimoges, présenté dans le cadre du festival off d’Avignon, au théâtre de la Tâche d’Encre, du 5 au 28 juillet 2019, à 12h. Durée : 1 h 20.

Retrouvez l’actualité de la compagnie Les Cousins d’Arnolphe sur son site Internet (ici) et sur sa page Facebook (ici).

©Visuel : Affiche officielle.

Infos pratiques

Théâtre du Centre
Théâtre La Croisée des Chemins – Avignon
Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *