Théâtre
À La Commune d’Aubervilliers, « Nana n’attrape pas la variole » parle des genres, des individus, et des corps.

À La Commune d’Aubervilliers, « Nana n’attrape pas la variole » parle des genres, des individus, et des corps.

09 mars 2020 | PAR Chloé Coppalle

Du 26 février au 1er mars 2020, la Commune d’Aubervilliers accueillait Nana n’attrape pas la variole, mise en scène par Monika Gintersdorfer et Franck Edmond Yao. Chorégraphié par le collectif LA FLEUR, la pièce proposait une réflexion sur le corps marchand et la place des personnes transgenres à partir de deux textes majeurs, Nana d’Émile Zola, et Les jolies choses de Virginie Despentes. Mais malgré l’incontestable talent de la troupe, la pièce peine à décoller.

 
En 1880, Zola raconte l’histoire de Nana, une prostituée qui commence à connaître une ascension professionnelle lorsqu’elle joue le rôle d’une Vénus pour un opéra. Elle chante mal, mais elle dégage un charme si puissant que la salle est à ses pieds. Près de cent ans plus tard, Virginie Despentes dessine elle aussi un personnage féminin qui mettra la sexualité au cœur de son travail. Dans Les Jolies choses, elle narre une soirée, celle où Pauline remplace sa sœur jumelle lors d’un concert. Face à ce talent qu’elle n’aura jamais, Claudine, restée à la maison, se suicide pendant que Pauline prend sa place. Quand Pauline découvre le corps de sa sœur, elle décide de prendre son identité, et ainsi sa vie. Mais sa nouvelle carrière de chanteuse va l’amener à avoir un rapport à son propre corps qu’elle n’a jamais eu, et qui ne lui correspond pas, car elle vit la sexualité de sa sœur dont elle a prit la place.

Deux références, donc, pointues, bien introduites par un narrateur présentant les différents rôles pour permettre à chaque spectateur de ne pas rester sur le banc de touche. Les personnages arrivent sur scène un à un, et se présentent en dansant, laissant le corps, élément central de la pièce de Monika Gintersdorfer, prendre tout de suite sa place dans l’espace. La danse a une place importante dans cette mise en scène, car elle y dessine les relations entre les protagonistes. Entre Pauline et Claudine, entre Pauline et les hommes qu’elle fréquente, entre les acteurs qui défilent ou qui se suivent. Le bruit du corps est lui même complètement omniprésent. Le bruit des talons est constant et crée une sorte de second univers sonore, intégré au décor. Le corps est absolument là, jusqu’à parfois saturer l’espace lorsque les bruits sont presque aussi forts que les voix, et s’affrontent avec les dialogues. La voix, aussi portée par le chant avec Alex Cephus et Élisabeth Tambwe, a offert aux spectateurs de belles sonorités qui ont emportées la salle par des rythmes lents et des voix rondes qui englobaient tout l’espace.

Le corps. Dès le début de la pièce, il apparaît comme un outil de réflexion central. Zoé, gouvernante de Nana, est jouée par un homme, renvoyant ainsi à une longue histoire du théâtre dans laquelle les genres des comédiens n’étaient pas toujours ceux des personnages, comme le cas le plus célèbre et le plus particulier de Sarah Bernard, qui a souvent joué des rôles d’hommes (Hamlet, Lorenzaccio …).

La sexualité devient vite très présente dans la pièce. Les danses, les interactions, les costumes, la mise en scène sont parfois même hypersexualisés. Même si la question centrale était celle de l’émancipation du corps marchand, et de « la recherche d’une analyse nuancée des genres et des relations » (dossier de presse), est-ce nécessaire d’exagérer le rapport au sexe pour parler de chaque identité et de sa place ? En effet, certains passages auraient mérités d’être plus approfondis. Par exemple, le moment où deux acteurs prennent la parole pour parler des textes de Paul Preciado, écrivain transgenre ayant écrit à ce sujet sur l’identité, et qui a cohabité avec Virginie Despentes quand il écrivait pour Libération. De son côté, le deuxième comédien abordait l’absence du genre neutre dans certaines langues, et les moyens pour y remédier afin d’avoir des outils linguistiques plus adaptés à chaque identité. Les questions quant aux mécanismes d’intégrations sur la sphère publique, auraient pu être également davantage développées. Dans un très beau moment où elle est seule en scène, l’actrice Élizabeth Tambwe, qui joue à cette étape une mère maquerelle, interpelle : « Comme si la revanche populaire ne pouvait pas venir des travailleuses du sexe ».

Ainsi, Nana n’attrape par la variole soulève des questions complexes, dont limiter le nombre aurait peut-être permis de les développer avec plus de précision. La pièce laisse majoritairement le spectateur sur des constats, dans un ensemble parfois un peu déstructuré.

 

Nana n’attrape pas la variole, du 26 février au 1er mars, à la Commune d’Aubervilliers.
Suite de Nana ou est-ce que tu connais le bara ?, créée en février 2019 à MC93 de Bobigny.

Visuel : ©Willy Vainqueur

 
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Chloé Coppalle

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