Performance
“Showgirl”, le ciné-club crade et kitsch de Marlène Saldana et Jonathan Drillet

“Showgirl”, le ciné-club crade et kitsch de Marlène Saldana et Jonathan Drillet

09 March 2023 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Marlène Saldana et Jonathan Drillet s’emparent de Showgirls, de Paul Verhoeven (1995), pour en livrer une méta-lecture aussi explosive qu’un volcan en éruption.

« Une seule chose compte, c’est le show »

Jonathan Drillet et Marlène Saldana forment un duo unique en son genre. Au début des années 2010, ils s’unissent sous la bannière de leur compagnie dont le nom résume la forme : The United Patriotic Squadrons of Blessed Diana ! Ce blase porte en lui tout ce qui fait le génie de leurs pièces : du kitsch, du drame et de l’inaccessible ! Showgirl arrive enfin à Paris, à Chaillot, après moult annulations et reports. Mais, comme le dit, pour le moment dans la pénombre, la comédienne campant le rôle de Tony Moss en plein recrutement de « filles » pour son club de strip-tease, « une seule chose compte, c’est le show ».

Alors ce n’est pas grave si la frontière entre danse et prostitution est plus fine qu’un string. Dans ce monde-là, les « girls » sont des objets, de la bouillie prête à mâcher pour chiens-loups affamés et avinés.

« De l’ironie sur le tragique »

Showgirls, le film, a été un échec cuisant lors de sa sortie. Il a été vu comme une apologie de la prostitution, un monument de violence. Avec les années, l’objet est devenu une icône de la contre-culture qui a su en saisir son second degré et sa volonté de dénonciation de ce monde d’avant #MeToo. Showgirl, le spectacle, se joue au singulier. Marlène Saldana y campe tous les personnages du film, en plus d’elle-même, en compagnie de Jonathan Drillet (et de ses chaussures à paillettes) qui lui sert la plupart du temps de porte-escaliers à plume (et il le fait bien !).

Œuvre totale, Showgirl est autant un cabaret que du théâtre, qu’un concert, que de la danse. Micro à la main, sur le rythme techno implacable de Rebeka Warrior, elle parle-chante l’histoire de Nomi Malone, prête à tout pour se faire une place dans l’empire du vice, Las Vegas.

« Le bon goût, c’est l’ennemi de la créativité »

Le décor qui se dévoile est un monument de kitsch. L’identité est celle de la compagnie du Zerep. Sophie Perez y pose un volcan à double sens, scène d’un show de lap dance autant qu’allégorie d’un viol. Un énorme lustre en forme de bite finit de poser le cadre. Tout du long, la proposition oscille entre grande rigolade et grand drame. C’est la force du kitsch, faire rire du pire, faire du beau avec du laid. Marlène, coiffée d’une perruque et maquillée comme une drag queen, possède la scène. Elle est éblouissante dans ses articulations entre la fiction, ce qui se passe dans le film et son propre personnage, en train de se questionner sur le film. Elle rassemble des centaines de références pop qui vont de Beyoncé à Docteur Quinn, femme médecin, pour insister avec un humour très sérieux sur l’idée de femme-objet aujourd’hui.

« Je suis là pour danser »

Dans cette triste vie où les filles sont des proies, Saldana et Drillet rappellent quels sacrifices sont faits pour être sur scène à tout prix. Tous les excès, la drogue, la violence, l’humiliation seraient acceptables si danser est possible. La pièce dénonce le tout pour le tout, « le vrai plaisir coupable du post-modernisme ». On rit beaucoup, surtout des effets de visage complètement clownesques de Marlène, de sa rapidité à passer d’un état à un autre. C’est un feu d’artifice, une leçon de jeu. Marlène Saldana et Jonathan Drillet prennent au sérieux ce que ce film a fait à Elizabeth Berkley, 22 ans à l’époque, qui avait le rôle-titre, bien avant que nos yeux ne voient Polanski et Weinstein. L’une des forces de Showgirl est de lister, l’air de rien, à chaque fois que Marlène Saldana redevient elle-même, toutes les scènes de cul humiliantes de l’histoire du cinéma. Et c’est tellement sale qu’elle arrive à nous faire rire de ce pire-là.

Showgirl est un monument. Il est, dans son kitsch et son mauvais goût, d’une beauté folle. C’est une pièce militante, follement engagée, terriblement addictive. Encore !

À Chaillot, du 8 au 11 mars.

Visuel : ©Jérôme Pique

Jean David Morvan : “Mon meilleur moyen d’apprendre, c’est d’en faire une BD”
Tevye, le laitier du “Violon sur le toit” décède à 87 ans
Avatar photo
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Your email address will not be published. Required fields are marked *


Soutenez Toute La Culture
Registration