Théâtre
Palu pas pris à elBulli : une performance des United Patriotic Squadrons of Blessed Diana au Plateau

Palu pas pris à elBulli : une performance des United Patriotic Squadrons of Blessed Diana au Plateau

20 novembre 2012 | PAR Smaranda Olcese

The United Patriotic Squadrons of Blessed Diana frappent fort : amener Yves Saint Laurent à Paris Rive Droite, en plein cœur du quartier de Belleville, avec une performance désopilante, truffée d’échanges bien sentis. Ils offrent ainsi un finissage tout en beauté (et fracas !) à l’extraordinaire exposition de Michel Blazy.

Le Grand Restaurant

Pour son dixième anniversaire, Le Plateau, FRAC Ile de France, s’est offert le gâteau d’anniversaire de Michel Blazy, dont l’unique bougie, soigneusement changée, est restée allumée pendant les quelques huit semaines de l’exposition, parmi d’autres friandises concoctées par l’artiste pour Le Grand Restaurant, proposition inédite de la part d’un artiste à l’œuvre foisonnante. Sa prédilection pour des matériaux modestes et périssables, issus du quotidien, s’emploie à mettre en exergue les germes d’étrange ou de monstrueux qu’ils peuvent contenir. La matière vivante et ses mutations et détériorations potentielles mettent la temporalité, longue et organique, ainsi que le hasard, au cœur du processus de création artistique. Escargots (Lâcher d’escargots), fourmis (Les tables auto-nettoyantes), moustiques (Circuit fermé) et autres larves nichées au fil des semaines dans sa Grotte, ont métamorphosé les espaces du Plateau en laboratoire expérimental, à mi-chemin entre vivarium et atelier d’artiste. Cette matière animée a surtout renforcé l’intégration du lieu dans les cycles du vivant. L’idée de circulation et de transformation perpétuelle était au cœur même de la proposition de Michel Blazy. Ainsi son Bar à oranges qui offre aux visiteurs du jus de fruits pressés, dont les épluchures, d’abord éclatantes de fraicheur, viennent augmenter les petites colonnes d’une sculpture organique dont les plus anciennes couches comptent déjà plusieurs années et nourrir des nuées de mouches drosophiles. Une autre installation inédite pousse plus loin l’expérience : dans un environnement clos, infesté de moustiques, deux visiteurs sont invités à déguster ensemble un carpaccio de viande, et deviennent ainsi, plus qu’une partie intégrante de l’œuvre, l’une de ses matières essentielles — leur sang même est nécessaire à la fécondation des larves de moustiques qui grandissent dans les bacs situés dans la pièce du repas. L’artiste se plait à concevoir ses installations comme des «pièges», des « cadres conçus pour attirer les événements qui laissent des traces à l’intérieur du temps ». C’est précisément dans ce contexte que vient s’inscrire la performance des UPSBD.

Quoi de plus naturel que d’accueillir une pièce de spectacle vivant dans cette exposition qui se laisse parcourir comme une curieuse ode, empreinte d’humour, aux rythmes de la vie ?  L’éloge de la décomposition qui lui est sous-jacent résonne particulièrement avec les centres d’intérêt des UPSBD.

The United Patriotic Squadrons of Blessed Diana

Depuis leurs premières créations, en 2008, Marlène Saldana et Jonathan Drillet ont focalisé leur travail sur les dérives et boursouflures de la vie sociale en prises directes avec les soubresauts de l’actualité politique. Les catholiques intégristes de Saint Nicolas du Chardonnet et les nostalgiques de l’Algérie Française, la France-Afrique et l’obscénité du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, la monstruosité du pouvoir incarné par des tyrans comme Bokassa ou Kadhafi offrent la matière première de chacun de leur travaux. Le dictateur libyen a d’ailleurs inspiré Le prix Kadhafi – une saga en trois épisodes, jouée à Park Avenue Armory à New York, au Nouveau Festival du Centre Pompidou et au Théâtre de Vanves, qui prévoyait déjà sa chute sanglante.  Les alligators qui avaient envahi la scène du Théâtre de la Ville lors du concours Danse élargie en 2010 – Un Alligator Deux Alligators Ohé Ohé – reviennent dans leur création pour le festival tjcc au T2G : Dormir sommeil profond, l’Aube d’une odyssée, pièce pour performeurs et court de tennis à la période de Roland Garros. On y découvrait déjà l’enfant Giscard, compagnon, muse et souffre douleurd’Yves Saint Laurent, qui finit par l’étrangler dans Palu pas pris à ElBulli.

YSL et le palu

La performance se déroule à l’intérieur de l’installation Circuit fermé. Les moustiques fonctionnent comme opérateur sémantique établissant la connexion entre les deux univers. Le travail subtil, patient et tenace que mobilisent les pièces de Michel Blazy constitue un parfait terroir pour l’explosion de couleurs, de gestes et d’émotions qui secouent les performeurs. Un même esprit d’observation très fin les caractérise, orienté dans le cas de UPSBD vers le monde social, dont ils reprennent les clichés et les tics. Dans un entretien que nous a accordé cet été, Marlène Saldana faisait état des longues recherches, des périodes étendues de documentation – les pages internet, la presse écrite, les revues people – nécessaires à chaque création. Le fait politique, ses manifestations et ses mobiles les plus triviaux n’ont pas complètement déserté cette nouvelle proposition. Il n’est pas anodin que l’enfant Giscard soit grimé de noir dans la tradition des pires comédies de l’époque ségrégationniste. Il n’est pas anodin non plus que l’action se passe dans le Marrakech des escapades sauvages de William Burroughs, Andy Warhol, Lou Reed et tout un « beau monde » arty très déjanté. Le contexte d’exposition place dans le collimateur des deux comparses le milieu artistique et les problématiques liées à la création, l’inspiration et l’angoisse de sa défection, sans pour autant quitter le monde des people : le Discours de la méthode de Descartes côtoie une biographie de Zidane, on parle d’actions en bourse et du coup marketing qu’une exposition au MoMA pourrait représenter pour la marque. Derrière la moustiquaire qui les sépare du public, sous des masques et maquillages conçus patiemment par Sébastien Poirier, les deux performeurs incarnent, avec humour et beaucoup d’adresse, les tensions du couple Pierre Bergé – Yves Saint Laurent.

La rue même devient terrain de jeu derrière les grandes fenêtres de la salle d’exposition. Des passants s’arrêtent, interloqués par l’incongruité des situations, par l’exubérance d’un costume, ou l’emportement et la fugue d’une étreinte et d’un porté de ballet mélodramatique. Une intuition très juste pousse les performeurs à déborder le cadre. Le Circuit fermé s’ouvre vers la rue et le quartier, attire les regards, surprend, amuse, fait naitre la curiosité et peut être des interrogations fertiles.

 

photo © Martin Argyroglo

Le quai des brumes, version restaurée au cinéma et en DVD
La vie est un rêve au Théâtre du Nord
Smaranda Olcese

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *