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The Hamartia Trilogy / Jaha Koo – J’ai l’algorithme heureux

The Hamartia Trilogy / Jaha Koo – J’ai l’algorithme heureux

09 juillet 2021 | PAR Sylvia Botella

Clap de fin pour le Kunstenfestivaldesarts le 8 juillet 2021 ! Pourtant The Hamartia Trilogy du metteur en scène, compositeur et vidéaste sud-coréen Jaha Koo nous taraude encore. Comment rendre compte de la beauté fulgurante, étonnante de cette création présentée au théâtre Les Tanneurs à Bruxelles où s’entremêlent image et techno planante, abstraction et figuration ? Telle est la question !

En trois performances (autonomes ou non) – Lolling and Rolling (2015), Cuckoo (2017), The History of Korean Western Theatre (2021) – et deux entractes, The Hamartia Trilogy est un monde à la fois joyeux, tragique et en miettes que nous décrit Jaha Koo, où les êtres ont été déshabitués à prendre leur destinée en main à cause des bégaiements de la colonisation : Japon, États-Unis. C’est la Corée du Sud, un pays dépouillé de son histoire, dont il ne resterait que des morceaux épars, des réminiscences ou des bribes sur des cassettes audio vintages, dans les rêves ou les fragments de films documentaires noir et blanc.

Véritable chef-d’œuvre, The Hamartia Trilogy Harmatia » est un mot d’origine grecque qui signifie « péché ou défaut tragique ») est une création d’une inventivité et d’une splendeur incomparables, rigoureuses et agissantes. On y entre comme un long travelling « cosmique » en trois temps où tout est (re)lié. Lolling and Rolling ressemble à une langue bavante à laquelle on sectionne les freins pour faire sien le « r » de la langue business : l’anglais. Cuckoo ressemble à une joute verbale crue entre robots cuiseurs à riz d’où jaillissent des vérités cruelles sur les sentiments et la difficulté de vivre dans un monde ultra-libéral dominant. The History of Korean Western Theatre ressemble à une scène sud-coréenne « colonisée » par le théâtre élisabéthain.

Pour comprendre la puissance du geste de Jaha Koo, il faut insister avec raison sur la narration, rieuse et grave, et surtout sur la singularité et le rôle de la voix off. Ici, les voix off résonnent depuis l’intérieur des robots cuiseurs à riz (Cuckoo) ou depuis l’intérieur de Jaha Koo (la voix de Jerry dans Lolling and Rolling ; la voix de sa grand-mère dans The History of Korean Western Theatre). Elles ruissellent à la surface du récit. Elles mêlent flux de la conscience, relations de faits, petites histoires et Histoire et sentiments de Jaha Koo. Là, elles ouvrent le champ de la poésie. Elles troquent la dépression factice contre la critique sociale et historique. On n’y entend alors rien d’autre que des questions irrésolues. Jaha Koo est hanté. Les voix off résonnent depuis cette hantise. Qu’arrive-t-il à la conscience d’un pays dont l’histoire a été « falsifiée » ?

Mais il ne faut pas croire pour autant que The Hamartia Trilogy est l’œuvre d’un artiste sud-coréen plein d’emphase. C’est même le contraire. Si l’œuvre est mélancolique, elle n’est pas sinistre parce qu’elle ne surplombe jamais les spectateur.trices du ton docte de celui qui nous fait la leçon. Parce qu’elle est sans cesse contrebalancée par un humour à la fois tendre et mordant. Parce qu’elle est un mélange de tectonique visuelle – qui fait ruisseler l’image vidéo infrarouge ou documentaire – et d’irruptions de musique électro planante de Jaha Koo.

Soulignons-le les dramaturgies (Dries Douibi) sont virtuoses dans ce qu’elles portent en elles de profondeur du regard et d’intelligence du récit. Dans cette architecture audiovisuelle complexe, le.la spectateur.trice saisit le mouvement d’éclosion d’un autre rapport au monde, d’un autre rapport à soi.

Ce qu’il reste à la fin, c’est la possibilité d’un théâtre sud-coréen. La scène est évidée, blanche immaculée. Les fictions sont à venir. Là est le nœud. On l’a même vu bouger.

Visuel : © Patrick Van Vlerken

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