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[Avignon ] « Le pouvoir des folies théâtrales » : Il était une fois Jan Fabre

[Avignon ] « Le pouvoir des folies théâtrales » : Il était une fois Jan Fabre

17 juillet 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

« C’est du théâtre comme il était à espérer et à prévoir » ( 1982)

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Il faut toujours se souvenir de la première et de la dernière image d’un spectacle. Ne dévoilons pas la dernière, car elle est grandiose et se mérite. Cette pièce, créée en 1984, recréée en 2012, est présentée à Avignon dans le cadre de la programmation-bilan du dernier festival d’Avignon sous la direction de Vincent Baudriller et Hortense Archambault. Pendant tout le festival, l’Opéra Théâtre reçoit ceux qu’Hortense et Vincent on fait naître. Le 15 et le 16, la salle retrouvait les couleurs de Jan Fabre pour Le pouvoir des folies théâtrales. Coup de cœur largement ovationné aujourd’hui.


La première image donc… En apparence des hommes, une dizaine, en ligne, de dos, chemise blanche et pantalon de costume noir. Ils sont en fond de scène. Le plateau est surplombé d’une constellation d’ampoules qui vont dessiner un ciel. Jan Fabre est un sculpteur de lumière et, dès la première seconde, la présence des danseurs est telle, qu’elle devient hypnotique.

Voir ce spectacle 28 ans après (après avoir eu le choc Je suis sang, Histoire des Larmes, L’Empereur de la perte, L’Orgie de la tolérance, Another dusty sleepy dusty Delta day , après avoir découvert La force du sculpteur qui transforme la mort en beau, après avoir vu récemment, ses crânes taillés dans le marbre dont jaillissent fleurs et objets… ) est comme ouvrir un mode d’emploi Jan Fabre.

Les lignes, le sang, les corps nus , l’humour et le culte de la beauté, tout était donc déjà là dans l’acte créateur d’un Jan Fabre alors âgé de 26 ans. Le principe est en apparence simple, les performeurs égrainent des dates clés de l’histoire du théâtre, derrière eux défilent des reproductions de peintures des XVIIe au XIXe siècles, aux motifs classiques, faisant une large place aux nus, aux anges, aux armes et aux animaux, objets que Fabre sait si bien manier. Pendant qu’ils parlent, ils dansent, dans des gestes qui cambrent, ondulent, languissent. Ils peuvent s’habiller, se déshabiller, les yeux bandés ou non, il peuvent construire et déconstruire, transformant un costard en costume d’une pièce de Tchekhov… Ils peuvent tout faire.

« C’est du théâtre comme c’était à prévoir » disent les danseurs, cette phrase est en fait le titre du premier spectacle de Jan Fabre, en 1982 et elle sera le fil conducteur de ce Pouvoir des folies théâtrales. De pouvoir, il est question de par même la durée : 4 heures 30 sans entracte et de pouvoir, il est question au sein de la performance des artistes. Ils sont poussés à bout, on aura vu des princes charmants réveiller leurs princesses, elles sautant dans leurs bras, eux les portant … jusqu’au moment où tout se retourne, où les filles plument les mecs qui, à poil, ne peuvent embrasser que du vent. C’est cela le conte de fée version Fabre, un il était une fois dont on ne peut jamais savoir l’issue.

Pour raconter ses histoires, Fabre prend appui sur des peintures en faisant dialoguer l’action sur le plateau avec la reproduction projetée. Les odalisques d’Ingres deviennent des hommes s’étirant. On voit passer un bout de la chapelle Sixtine ou Judith et Holopherne. Du classique, du 100% classique, car, mais cela viendra bien après la création de ce spectacle, Jan Fabre adule les flamands au point de recréer leur bestiaire en sculpture de cadavres d’insectes : il a revêtu le plafond de la salle des glaces du Palais Royal de Bruxelles de scarabées dorés, et c’est à hurler de beauté.

Le spectacle est une succession d’idées géniales, le plus beau tableau étant cette ballerine classique, de dos qui lentement s’applique à ses dépliés pendant qu’autour d’elle, les modernes et les anciens s’opposent, les uns en noir, les autres en costumes en boule à facettes, et toujours les ampoules, symbole de tous les maîtres cités, restent éclairées. Oh la bonne idée de faire du nom d’Antonin Artaud un râle hystérique. Oh la bonne idée encore de jouer avec Wagner pour voir s’embrasser les deux princes. Oh bonne idée aussi, les sculptures humaines, à l’image du musée à ciel ouvert qu’est la Loggia de La Piazza della Signoria de Florence.

La quête du beau absolu était donc là depuis le début. Quête d’un corps qui est sublimé, dessiné. Quête de l’image belle comme les peintures ornant le fond de scène. Il rabâche les dates pour faire l’histoire d’un théâtre qui apparait pour lui comme étant le Panthéon.

Dès le départ, il demandait donc à ses danseurs un niveau de danse au delà de l’exigence et une capacité à être autant acteurs que danseurs. Cela nous parait évident aujourd’hui, pourtant, il faut se rappeler que la cour d’honneur s’était vidée lorsqu’Anjelin Preljocaj avait osé mettre de la voix sur les pas pour Personne n’épouse les méduses.

Ce spectacle qui apparaît aujourd’hui comme archétypal de Jan Fabre est un temple de l’avant-garde. Hors norme, débordant, détournant les contes de fées, et déployant l’idée que le spectacle vivant peut être plastique. Un chef d’œuvre absolu , radical, qui oscille de rythme, passant par des phases d’ennui balayées par des éclats ahurissants. Il faut aller jusqu’au bout, jusqu’à la dernière scène où l’anversois ose aller plus loin que l’homme. Car, si tout est une question d’éternelles répétitions, d’autres que les humains devraient y arriver.

Le Pouvoir de folies théâtrales à Courtrai, dans le cadre du festival NEXT en novembre 2012. 

Le spectacle est consultable en DVD.

Voir tous les articles de notre dossier Festival d’Avignon ici

Visuel : (c) Christophe Raynaud De Lage

La programmation « Des artistes un jour au festival » se poursuit jusqu’au 26 juillet avec Patrice Chereau, Josef Nadj, Roméo Castellucci…. tout le programme ici.

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