Performance
[Avignon] Éloge du désordre et de la maîtrise : Michelle Kokosowski et Stanislas Nordey font l’expérience du récit

[Avignon] Éloge du désordre et de la maîtrise : Michelle Kokosowski et Stanislas Nordey font l’expérience du récit

16 juillet 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Stanislas Nordey, auteur associé du soixante-septième festival d’Avignon, a souhaité inviter celle qui lui a appris le théâtre, et qui est devenue son inspiratrice, sa « vigie ». Dans une proposition qui aura été tronquée, l’ex enseignante au département Théâtre de l’Université Paris-8 Vincennes a, de 15h à minuit, investi l’église des Pénitents Blancs pour nous plonger dans une intense expérience, entre le cours de fac et la performance. Dément.

[rating=5]

w_eloge_du_desordre_et_de_la_maitrise__michelle_kokosowski___stanislas_nordey_(c)_christophe_raynaud_de_lage__festival_davignon_0252Malheureusement, le festival a dit non. La longue dame brune à la voix de pythie avait souhaité que cela dure non stop de 15h à minuit. Mais au programme, il était proposé, en entrée libre sur réservation, trois sessions, l’une à 15h, la seconde à 18h et la dernière à 21h.

Trois sessions distinctes aux thèmes différents. Nous avons eu accès à la dernière.

Sur scène, une table est posée en diagonale, elle est assise entourée de son assistante et de Stanislas Nordey qui, auprès d’elle, semble être devenu un petit garçon.  Un pupitre muni d’un micro attend. À droite, Anatoli Vassiliev est assis, sa traductrice se tient prés de lui. Des tournesols sont là sur le proscenium et une bougie se consume lentement. L’atmosphère est  celle d’une étrange séance, entre chamanisme et prêche.

Le dispositif est celui d’une constellation. Celle qui fut directrice du Festival mondial du théâtre de Nancy a constitué une banque d’archives, le fonds Michelle Kokosowski , déposé à l’Inec dans laquelle elle pioche pour tirer des fils dont la dramaturgie est confiée à Nordey et au metteur en scène Anatoli Vassiliev.

Pour notre session, il fut question du corps de l’acteur et de l’acteur face à la disparition du corps. On aura vu Heiner Müller, à l’époque où il dirigeait le Berliner ensemble, lire un poème sur le savon à Auschwitz fait en graisse d’homme, on aura vu Pina Baush danser en 1977 à Nancy le Café Müller, on aura entendu Nordey lire le dernier texte de Muller, un inédit dédié à sa petite fille Anna, en octobre 1995.

Pendant les trois heures que durera ce moment, elle est placide, d’un humour glacial. La voix est grave, la concentration intense. Elle en impose au point de faire peur. Lorsqu’un spectateur souhaite partir elle invoque Tadeusz Kantor : « quand les témoins partent, il faut se taire« .

La salle rit. Nordey découvre en temps réel les textes qu’il doit lire, l’occasion de saisir une fois de plus à quel point il est un interprète dément. Vassiliev bénéficie du temps de la traduction pour occuper l’espace d’une réponse.

La frénésie de transmettre, la rage de ne pas oublier est son leitmotiv et ce sera le seul angle pris pendant cette session absolument riche.

Elle l’annonce, une fois que la question du dédoublement de personnalité entre l’acteur et son personnage est posée, « on va passer au meurtre« .

Il sera question de façon aiguë de la Shoah. Armand Gatti, les larmes aux yeux, raconte en 1994 l’histoire d’un père et d’un fils au camp, le fils meurt, le père monte sur le camion avec lui. Dans l’enfer de la mort, il chante et pendant 3 minutes, Auschwitz s’est tu et a chanté. Pendant 3 minutes, il n’y a pas eu de mort. La Shoah était suspendue. Cette histoire va poursuivre Gatti qui en fera un poème que lira profondément Nordey.

« Koko », puisque c’est le surnom que tous ses « amis » lui donnent, demande à son ingénieure du son, Aline, avec la présence d’une reine : « ma chérie, envoie s’il te plait le chant des endeuillés de Shlomo Katz » Et le chant retentit, et les larmes montent.

Il y avait dans cet éloge du désordre et de la maîtrise un partage entre les vivants et les morts, largement invoqué. Elle aura fait parler le corps, notamment celui de Corina Harfour jouant sous la direction de Müller, Hamlet-machine. Avec toute la radicalité du monde, elle montre l’extrait sans le traduire, un spectateur hurle au scandale, elle le tacle avec froideur,  c’est le corps qui était en question pas la voix. La traduction aurait décalé notre attention. Et elle a raison.

Il aurait fallu entrer encore plus dans la nuit pour rassembler touts les maîtres : Grotowski, Müller, Pina… mais la parole aura été déjà là, offrant des « cadeaux » comme elle dit : des histoires comme des secrets, des images gardées comme dans un écrin.

C’est à une expérience intense et rare que le festival nous a invité à partager, une leçon performative éblouissante.

Voir tous les articles de notre dossier Festival d’Avignon ici

Visuel : Eloge du Désordre et de la Maitrise – Michelle Kokosowski – Stanislas Nordey – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

« New Exposure » ou le concours de photographie by Bottega Veneta
Bijoux fantaisies et accessoires de lumière autour d’un fabuleux concours
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture