Opéra
Kurtág, parfait illustrateur de Beckett pour « Fin de partie » à l’Opéra Garnier

Kurtág, parfait illustrateur de Beckett pour « Fin de partie » à l’Opéra Garnier

06 mai 2022 | PAR Paul Fourier

Le compositeur hongrois György Kurtág adapte la pièce de Samuel Beckett associant son talent à une fidélité respectueuse.

Les écrits et le théâtre de Samuel Beckett ont quelque chose de singulier et d’inégalé. Alors qu’il rejetait pourtant l’appellation d’ « absurde », l’écrivain savait plonger le spectateur dans la plus grande des perplexités. Après En attendant Godot, Fin de partie est indéniablement une pièce du maître aussi mystérieuse que, parfois, attachante ou drolatique. Tout y est atypique : les paroles sont aussi importantes que les silences, les personnages sont frappés d’un mal d’immobilisme, certains (abandon ou rejet) sont logés dans des poubelles, y vivent et y meurent sans que l’on fasse attention à ces détritus, on les oblige à écouter des récits sans intérêt, les relations sont souvent de l’ordre de la domination. Lorsque Fin de partie fut analysé par les contemporains de Beckett, on y vit l’holocauste, on y vit du totalitarisme, on y vit la mesure de la soumission face à la domination. Et pourtant, on ne sort pas de l’expérience de Fin de partie essoré, déprimé, et c’est là le miracle de Beckett.

Pourquoi ?

Alors, direz-vous, quelles folies ont saisi la Scala de Milan, les Opéras de Paris et d’Amsterdam, le compositeur György Kurtág et le metteur en scène Pierre Audi pour vouloir adapter ce monument statique ? La réponse s’énonce dans la vision du résultat. Kurtág a toujours été un admirateur de Beckett et Audi de Kurtág. Ce qui en découle est d’une évidence rare, tant Audi et Kurtág ont avant tout su s’effacer devant Beckett ; s’effacer, mais aussi – le maître n’aurait peut-être pas apprécié – le déformer. L’opéra n’est pas un calque, mais, en quelque sorte, une continuation de l’œuvre, continuation patiemment bâtie par deux artistes qui font preuve d’allégeance et, en même temps, n’y perdent pas leur identité.

« Il s’agit d’une parole dont la fonction n’est pas tant d’avoir un sens, que de lutter, mal j’espère, contre le silence, et d’y renvoyer » (Samuel Beckett).

La musique de Kurtág rencontre la musique si particulière de Beckett, et les silences de Kurtág rencontrent les silences tout aussi importants de Beckett. Beckett rejetait l’idée même que ses pièces puissent être mises en musique. Pourtant l’on peut supposer que ce qu’il aurait aimé chez Kurtág, c’est, d’une part, que celui-ci a gardé la totalité du texte écrit, et que, d’autre part, il sait être « un musicien du silence ». La voix et le récit gardent leur primauté, la musique accompagne, épouse, mime même la parole. Et, en parfait maître d’œuvre, Markus Stenz, le chef, traduit fidèlement ces silences, ces onomatopées et même ces bâillements. Ce qui aurait peut-être déplu à Beckett, c’est qu’il demandait à ses interprètes de se concentrer uniquement sur le texte, sans chercher à l’interpréter.

Mais Audi est un formidable directeur d’acteurs et on ne pouvait pas lui demander l’impossible. Déjà, il les fait évoluer dans un univers où l’on est dehors, où l’on est dedans. Dedans, dehors de quoi ? Sûrement, par moments, de l’humanité. Les mouvements sont limités. Seul Clov va, vient, rentre, sors, trouve un rat et regarde du haut d’une échelle. Seul lui, car il est le serviteur de celui qui est paralysé et les parents sont à la poubelle.

Hamm, Clov, Nell et Nagg

Dans l’exercice qui leur est demandé, les quatre interprètes des personnages aux quatre lettres sont épatants. Tous représentants de l’espèce humaine, même si elle est en déliquescence, chacun a son identité et chacun a, malgré son enfermement et son pourrissement, une attitude, un regard, de grands yeux qui s’ouvrent ou une bouche qui se tord. Leigh Melrose est un Clov clopinant aux airs de Buster Keaton. Frode Olsen est un vieillard dur, qui braille, mais sa voix nous ensorcelle. Hilary Summers est une Nell qui semble avoir perdu tout sentiment. Et Leonardo Cortellazzi, lui, est une marionnette désopilante dont le visage et les mains, si expressifs semblent dans leur dérision et leur poubelle apporter la seule touche de bonté qui nous émeut. Ils sont formidables ; ils portent le texte de Beckett à la perfection.

Ainsi, si l’on ne peut nier qu’il faut forcément être ouvert à l’univers de Beckett pour aborder l’opéra, cela n’en sera jamais une expérience éprouvante. Bien au contraire, malgré le pessimisme radical de l’auteur, c’est une expérience à tenter, une expérience dans laquelle il faut se faire immerger pour sortir la tête pleine d’interrogations vis-à-vis de cette bande d’éclopés plus repoussants les uns que les autres.

Car du fond de leur cloaque, ils nous assènent tout de même quelques sentences. Clov avoue n’avoir jamais compris les mots d’« amour » et d’ « amitié »… Clov nous parle et l’auteur nous parle à travers lui. N’est-ce pas là l’essence même du mystère de Beckett ?

© Sebastien Mathe / Opéra national de Paris

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