Opéra

Cruauté, humanité et salut ? « De la Maison des morts » par Frank Castorf à l’opéra de Munich

Cruauté, humanité et salut ? « De la Maison des morts » par Frank Castorf à l’opéra de Munich

08 juin 2018 | PAR Nicolas Chaplain

L’opéra de Munich présente De la Maison des morts, l’ultime opéra de Leoš Janácek conçu d’après Dostoïevski. Frank Castorf signe une mise en scène ni provocatrice ni scandaleuse mais stimulante, riche en références, intelligente et puissante, féroce et poétique même, fidèle à l’esprit de l’écrivain russe qu’il connaît parfaitement et affectionne. Castorf explore à nouveau l’âme russe et les questions obsessionnelles liées au bonheur, à la liberté, à l’existence de Dieu, au capitalisme…

« Es-tu heureux Kirilov ? – Oui, très heureux. L’homme est malheureux parce qu’il ne sait pas qu’il est heureux. Celui qui le saura deviendra aussitôt heureux, à l’instant même. » Ce dialogue entre Kirilov et Stavroguine extrait des Démons de Dostoïevski résonne amèrement dans l’environnement brutal et oppressant que représente la scène : un camp de prisonniers en Sibérie. On assiste au quotidien des prisonniers : les travaux agricoles, les corvées, les marches, les punitions tandis qu’est placardée fièrement une affiche propagandiste sur laquelle on peut lire « Nouvelle terre de voyage. URSS. Russie soviétique ».

L’espace monumental et spectaculaire imaginé par le scénographe Aleksandar Deni? est constitué de baraquements, miradors, fils de fer barbelés et est installé sur un plateau tournant, ce qui permet la multiplicité des lieux (cantine, infirmerie, sanitaires, clapier…) et des angles de vue. Une petite équipe de cameramen suit les chanteurs-acteurs dans les recoins du décor, dans les zones intérieures et dévoilent l’invisible. Sur des écrans sont diffusées les images tournées en direct et le spectateur pénètre ainsi dans la salle où est fouetté le prisonnier politique Goriantchikov ou encore assiste au suicide par pendaison du prisonnier ivre.

Les sons plaintifs des violons et les bruits de chaînes retentissent. Pendant ce temps, les gardiens boivent de la vodka. Un univers masculin et violent se dévoile. Des rixes éclatent et les coups de couteaux pleuvent. Les hommes sont tatoués. On pense à Jean Genet. Arrive l’Aigle – l’oiseau de paradis, le tsar des oiseaux – sous les traits d’une femme sensuelle, dansante, tourbillonnante, symbole de liberté dans cet espace clos. Goriantchikov la déchausse, embrasse son pied et caresse son bas.

Si Castorf parait moins présomptueux que dans son Ring à Bayreuth ou dans Faust à Stuttgart, il juxtapose différentes périodes et éléments historiques (nazie, soviétique…), rassemble et intègre à la représentation un matériau intertextuel riche (Dostoïevski, Evangile selon Luc), accumule les références cinématographiques (Alain Delon et Romy Schneider dans L’Assassinat de Trotsky, un film de Joseph Losey) et diffuse des vidéos en noir et blanc tournées en 1928 dans un camp de travail. Sa fantaisie et son goût pour une esthétique bariolée demeurent dans les parties de pantomimes salaces et grotesques. Don Juan apparait en costume baroque. Le corps presque entièrement tatoué, perchée sur des hauts talons rouges, la belle meunière tourne sa meule en sous-vêtements noirs. Un chœur excentrique de squelettes et cavaleras surgit et danse. Théâtre, fête et mort sont mêlés. Légèreté, danse et travestissements côtoient les souffrances et l’horreur. Des images fortes de violence et de douleurs montrent les corps tremblants et sanglants dans le dispensaire.

Chacun des personnages est caractérisé et bien habité par les interprètes. Bo Skovhus est génial dans le long et très remuant récit de Siskov. Charles Workman apporte à Skuratov une luminosité singulière. Peter Rose est Goriantchikov, solide et sensible. Aleš Briscein est Luka, robuste, vigoureux. Evgeniya Sotnikova joue l’aigle et le jeune Aljeja avec délicatesse mais manque de grave. Simone Young dirige l’orchestre qui, fulgurant et foudroyant, joue fort et ample. Le volume déployé intensément couvre parfois les voix des chanteurs.

Cette liberté chantée par le chœur à la fin n’est-elle pas une illusion ? Goriantchikov est libéré. Il quitte le camp mais avec un sac Adidas et un polo sportif vert de la marque. Cette nouvelle vie après l’incarcération, ce nouveau monde sera celui d’une autre dictature, celle de la consommation, de l’argent. Voilà ce que semble nous dire Castorf. D’ailleurs une enseigne lumineuse PEPSI scintille pendant toute la représentation, comme un avertissement.

Photo : Wilfried Hösl

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Nicolas Chaplain

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