Opéra
À Strasbourg, la dernière cavalcade de Samson et Dalila.

À Strasbourg, la dernière cavalcade de Samson et Dalila.

02 novembre 2020 | PAR Paul Fourier

L’un des derniers spectacles donnés en France avant le reconfinement est une déception en raison d’une transposition artificielle et d’un rythme épuisant.

Transposer est utile lorsque cela fait sens et enrichit le propos de départ qui, par exemple, sonnerait aujourd’hui trop daté. Mais, parfois, cela sonne creux et artificiel, comme ce Samson et Dalila strasbourgeois où, dans une course survitaminée, Marie-Eve Signeyrolle met en scène les conflits entre les membres d’un parti politique conservateur et une bande de contestataires.
Le leader de ces derniers (Samson) est maquillé en Joker et le parti affiche comme slogan « la loi et l’ordre » ; comme dans un blockbuster récent (et excellent) primé à la Mostra de Venise, on y dépeint un engrenage de la violence proche de l’actuelle situation politique outre-Atlantique. Et, comme dans le film, c’est bien l’humiliation de l’anti-héros qui entraînera une spirale de vengeance mortifère contre la caste dominante.
Cependant, le propos est trop abondamment souligné et l’on ne peut s’extraire de cette mise en situation, tant les références à ce petit monde politique rance armé de consultants et de secrétaires pressées nous sont rabâchées.
C’est ainsi que l’on va nous projeter trois fois (à chaque ouverture d’acte) le titre des protagonistes de cette histoire ; on ne risque donc pas d’ignorer que Dalila est la directrice de la campagne électorale de Dagon et que le Grand Prêtre en est son porte-parole. Et comme politique et sexe font bon ménage (et qu’il faut malgré tout, traiter du livret), l’énergique Dalila en tailleur impeccable, s’encanaille dans une relation amoureuse – qui fait même la une des tabloïds – avec Samson le gueux.
La mise en scène a également abondamment recours à la vidéo : l’écran qui surplombe la scène, omniprésent, capte le regard pendant toute la représentation ; les sous-titres (pas toujours inutiles) y sont projetés tout comme l’action en gros-plan de ce qui se passe sur scène. Cette simple captation de ce qui est très bien visible par ailleurs, n’apporte guère de plus-value particulière, d’autant que déjà soumis au mouvement perpétuel des solistes, figurants et décors qui tournent (et montrent les différentes pièces du siège de campagne du parti), il ajoute, en fait, au sentiment de saturation éprouvé durant toute la représentation.

Ce trop-plein est également produit par la direction effrénée de la cheffe Ariane Matiakh qui, si elle parvient à faire émerger quelques nuances, prive, par ailleurs, la musique de Saint-Saëns de son ampleur. Rares sont les moments où l’on peut savourer cette brillante partition, y compris dans les passages purement orchestraux.

La distribution est de bon niveau, mais, incontestablement, le champion de la soirée se nomme Jean-Sébastien Bou dans le rôle du Grand Prêtre. Excellent acteur (comme tous ses collègues d’ailleurs, car l’on ne peut que saluer la direction d’acteurs), il fait une véritable démonstration de son art où phrasé, puissance et mordant sont au rendez-vous. Patrick Bolleire, dans le rôle très court d’Abimélech, est parfait comme à son habitude. Nous serons, en revanche, plus mitigé sur Wojtek Smilek (le vieillard hébreux), dont la voix n’est pas sans défauts. Quant au chœur de l’Opéra National du Rhin, il tire très bien son épingle du jeu dans la pression imposée à l’ensemble des artistes. Katarina Bradic interprète une Dalila vaillante dont la voix manque malheureusement de couleurs et de nuances – notamment dans son air « mon cœur s’ouvre à ta voix » – mais ses graves sont impressionnants et l’actrice ne démérite nullement dans le marathon scénique qui lui est infligé. Dans ce rôle de Joker brimé, Massimo Giordano, se trouvera être un Samson honnête (quoiqu’un peu fâché avec les voyelles françaises), vocalement et physiquement, très émouvant.

En préambule de cette dernière représentation, Alain Perroux, le directeur du théâtre (lire son interview) est monté sur scène pour saluer, à juste titre, la formidable énergie dont son équipe a fait preuve pour faire naître le spectacle et pour jouer toutes les représentations, dont la dernière le jour même des annonces de reconfinement par le Président Macron. Que celui-ci ne nous ait pas vraiment emballés ne change rien à la belle bataille remportée par tous ces valeureux artistes.

© Klara Beck

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