Opéra
A l’Opéra-Comique de Berlin, Intolleranza 1960 pour rester éveillés

A l’Opéra-Comique de Berlin, Intolleranza 1960 pour rester éveillés

29 septembre 2022 | PAR Nicolas Chaplain

Susanne Moser et Philip Bröking, les deux nouveaux directeurs de la Komische Oper de Berlin qui succèdent à Barrie Kosky, ont choisi pour ouvrir la saison 2022/23 Intolleranza 1960 de Luigi Nono, une œuvre stimulante, moderne et politique.

Avec Intolleranza 1960, Luigi Nono défie les conventions de l’opéra et provoque des réactions hostiles de la part de néofascistes lors de la création à la Biennale de Venise en 1961. Le livret – un collage de textes de Rippellino, Brecht, Sartre entre autres, d’extraits d’interrogatoires, de slogans politiques (« Liberté aux peuples ! », « Plus jamais ! », « À bas la discrimination ! », « Mort au fascisme ! ») – évoque l’Algérie, Hiroshima, la violence des SS nazis et entre en résonance avec les troubles de notre temps, les violences policières, les formes d’oppression, le racisme, les crises migratoire et écologique actuelles.

Sous la baguette du chef Gabriel Feltz, l’orchestre de la Komische Oper situé inhabituellement dans le plus haut balcon à 7,5 mètres au-dessus de la scène, explore les couleurs de cette partition dodécaphonique et percussive, gémit, hurle, siffle, déploie des masses sonores saisissantes. Le chant est excellent. Les solistes Sean Panikkar, Deniz Uzun, Gloria Rehm maitrisent admirablement les grands écarts entre deux notes et les aigus exigeants. Le chœur, très présent, impressionne par sa précision, son expression et ses nuances.

Selon les vœux du compositeur, la scène et les rangs des spectateurs ont fusionné pour ne former qu’un monde visuel et acoustique. Le théâtre est devenu une grotte de glace. Les murs, les balcons et le plafond sont recouverts de voiles blancs vaporeux.  Au parterre, un espace central nu, une banquise. De la fumée s’en dégage. Les spectateurs des premiers rangs – très coopératifs – portent une cape en tulle blanc.

La figure de l’émigrant qui cherche à fuir la mine où il a été maltraité et tente de rentrer dans son pays est ici le rescapé d’une catastrophe naturelle, d’un naufrage sur une lande glacière et déserte. Il est seul, confronté à des visions, à des figures fantastiques : deux femmes, l’une en blanc, l’autre en noir, des silhouettes blanches sans visage, un ange, autant de fantômes qui incarnent les peurs et les traumas du survivant. Ce dernier rassemble les morceaux épars de son navire en bois et reprend la route.

Le metteur en scène Marco Štorman et son équipe artistique (le scénographe Márton Ágh et la costumière Sara Schwartz) ont décidé de fuir l’actualité politique du livret ainsi que tout réalisme en développant des images de conte. On pense à la Reine des neiges et à Game of Thrones.

La tentative d’une lecture personnelle, renouvelée est compréhensible et même louable. S’il eût été sans doute trop facile, trop évident d’illustrer le livret avec des images de réfugiés embarqués sur la Méditerranée ou des scènes de guerre en Ukraine, il est tout autant facile d’exposer cet univers visuel onirique dans lequel on pourrait monter n’importe quelle pièce, indifféremment. L’exercice esthétique anesthésie le public, le laisse à distance des personnages et des situations, ne lui permet pas vraiment l’expérience de l’altérité, la prise de conscience et la compassion auxquelles il est invité.

Seuls les mots percutants et bienvenus de Carolin Emcke (dits par l’actrice Ilse Ritter) nous désengourdissent. Dans un court texte intitulé « Ça suffit », l’autrice condamne notre indifférence à toutes les injustices, notre choix de « rester spectateur » face aux crises de notre époque. Luigi Nono appelait lui aussi à la révolte et à la résistance. « Rester éveillés, c’est être vivant » sont les premières paroles de son opéra.  

Photo : Barbara Braun

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Nicolas Chaplain

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