Opéra

The Bassarids à Berlin : ivresse orchestrale, éblouissement et barbarie

The Bassarids à Berlin : ivresse orchestrale, éblouissement et barbarie

21 octobre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

Barrie Kosky met en scène à la Komische Oper de Berlin The Bassarids de Hans Werner Henze. La sobriété esthétique et le dépouillement scénographique assoient au centre du projet la partition sensuelle et monumentale du compositeur allemand (créée en 1966 à Salzbourg), la beauté envoutante de l’orchestre dirigé par le chef Vladimir Jurowski, la prouesse du chœur et des chanteurs tous somptueux.  

Inspirée par Les Bacchantes d’Euripide, The Bassarsids met en scène Dionysos qui, sous les traits d’un étranger, revient à Thèbes pour venger sa mère, pour séduire et éblouir le peuple et le roi, les contraindre à honorer les rites bachiques et à le reconnaître en tant que dieu. Barrie Kosky fait référence aux amphithéâtres grecs et à l’activité citoyenne du chœur dans les tragédies antiques en choisissant de faire jouer l’action dans un ensemble de marches en gradins, un grand escalier en bois sur lequel un chœur anonyme et vêtu en noir circule, chante et danse, observe et commente l’action en levant les bras, bougeant les mains simultanément ou en canon. De hauts murs clairs ferment l’espace dont on ne peut sortir que par une mince issue au fond ou par la salle. Elle-même reste allumée pendant toute la représentation intégrant les spectateurs au rassemblement. Une passerelle sur laquelle évoluent les danseurs et les protagonistes entoure la fosse d’orchestre. Sans ornement ni fioritures, ce cadre aride et intemporel permet d’exacerber l’âpreté, la crudité du récit.

L’orchestre énorme – les cuivres, les bois et les mandolines sur la scène, les cordes et les nombreuses percussions dans la fosse, un piano, un celesta, un vibraphone sur les côtés et encore des trompettes au balcon – s’abandonne à la singularité de la musique fascinante, lumineuse et vibrante de Henze qui alterne extrême douceur et brutalité débridée.  La délicatesse et la clarté des chœurs de femmes envoutées par Dionysos, la lascivité des cordes, la chaleur des cuivres, l’exotisme des percussions (tam-tams, caisse claire, maracas), l’outrance du xylophone, du marimba et des cloches s’expriment avec équilibre et intensité. Vladimir Jurowski obtient de l’orchestre des sonorités cristallines renversantes ainsi que des accents arrogants, cinglants et impétueux, exploite la richesse infinie de la partition : influences stravinskiennes, dissonances suaves, couleurs straussiennes, abondance symphonique, éclats cinématographiques (péplum ou films noirs) – Hense composa aussi des musiques de film –, sirtaki, rythme tribaux…

Dionysos, interprété par le ténor américain d’origine srilankaise Sean Panikkar, dont la voix pure, séduisante et puissante nous parvient d’abord de l’extérieur de la salle, apparait pour la première fois au deuxième balcon. Sur scène, il danse pieds nus. Les doigts de ses mains dessinent des mudras. Günter Papendell, baryton vigoureux et sauvage et acteur impressionnant, interprète Penthée, élégant en costume cintré noir, rigoureux et stratège, réprimant ses fantasmes et sombrant dans une lutte perdue d’avance contre lui-même et contre la puissance magnétique de Dionysos. De la rencontre des deux, avivée par les harpes, naît un duel passionné, un combat viril ambigu et sensuel qui s’achève par un baiser.

Barrie Kosky dirige avec précision les chanteurs-acteurs dont il obtient un engagement théâtral remarquable. Très intelligemment, il caractérise les rapports de force, le drame familial autant que les enjeux politiques, il représente les contradictions et désirs cachés derrière les tenues clinquantes de façade. On retrouve la douce folie de Kosky et son goût pour l’expressionnisme et pour la forme du cabaret chatoyant. Agave et Autonoe forment un duo comique irrésistible et acide avec leurs perruques improbables et leurs mimiques émoustillées, échauffées par la présence du nouveau Dieu. Ivan Tursic est Tirésias, extravagant et céleste, sorte de meneur de revue gouailleur et angoissant avec les cheveux tirés, le visage pâle, les lunettes noires et sa tunique brillante. Quelques excellents danseurs endossent les parties dédiées aux bacchanales et participent à une pantomime travestis et masqués. L’intermezzo est un peu longuet mais l’humeur bouffonne et décadente réjouissante. Le metteur en scène a fait le choix judicieux de ne pas représenter littéralement les orgies et les atrocités faisant confiance au pouvoir évocateur des mots et des notes. Malgré cela, les danses énergiques mais trop peu élaborées par Otto Pichler déçoivent car elles ne sont ni féroces, ni bestiales et manquent d’originalité. De même, la scène tragique finale semble plutôt conventionnelle avec Agave en nuisette blanche maculée de sang.

Tanja Ariane Baumgartner (Agave) baroque et monstrueuse saisit par sa voix ample, son timbre opulent et son volume extrême. L’agilité, la finesse de Vera-Lotte Boecker mutine et vive dans le rôle d’Autonoe séduisent. Margarita Nekrasova bouleverse dans le rôle de Beroe, la nourrice fervente. Ces Bassarids sont une expérience musicale aigüe et immense servie par une production claire, une distribution parfaite, un chœur admirable et un orchestre ardent.

Visuel : © Monika Rittershaus

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