Danse

« Yama » : la condition humaine par Damien Jalet et le Scottish Dance Theater au Festival de Danse de Cannes

« Yama » : la condition humaine par Damien Jalet et le Scottish Dance Theater au Festival de Danse de Cannes

11 décembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Le Scottish Dance Theater a débuté comme communauté et est devenu le Ballet National depuis sa ville de Dundee qu’il na pas quittée. Sa directrice artistique, Fleur Darkin a invité Damien Jalet, tout juste revenu d’un voyage au Japon, à diriger Yama. Alliant les esprits et montagnes nippones à celui des hauteurs celtiques, le chorégraphe a entraîné depuis 2014 deux séries de danseurs du Scottish Dance dans des mouvements sensuels, précis et très plastiques. Un spectacle à couper le souffle présenté ce samedi 8 décembre à Cannes devant une salle Debussy du Palais pleine. Après le Boléro ensemble à l’Opéra de Paris avec Cherkaoui et Abramovic (notre article), Brigitte Lefèvre et Damien Jalet étaient ravis de se retrouver.
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Sur une musique entre techno et tribale, mais résolument moderne des Winter Family, une montagne blanche et argentée apparaît dans la nuit de la scène. Elle semble culminer et éclater en une plateforme minimaliste à la Anish Kapoor. Ce début plasticien et sans corps est en soi un grand moment visuel. Petit à petit, une main semble sortir d’un cratère qui se dessine au centre de la plateforme : elle dépasse, elle s’agrippe et l’on voit une jambe, un flanc, bientôt les fesses, un demi-corps. Il est happé puis revient, entier, qui semble nu, plié sous ses cheveux-fourrure d’une blondeur cendrée.

Le corps se tord, comme un vers en recherche sous les étoiles; il disparaît et revient démultiplié dans une imbrication de chair rose aux cheveux blonds dont on a du mal à compter et départager les membres. Ces corps s’enlacent, glissent, s’unissent tous, avec une précision magique et une sensualité acéphale, qui tiennent du rituel. Ils se regroupent ensuite par groupe de deux ou trois pour des possessions plus immédiates, mais se remettent vite à ramper ensemble dans le tout.

Soudain, sans que l’on ait rien vu, les danseurs-vers ont tissé des costumes noirs et blancs (avec des points à la Yayoi Kusama et fait par Jean-Paul Lespagnard). Ils peuvent alors presque se relever, sans jamais sauter ou dépasser la hauteur de leur corps, ni montrer leur visages cachés par les cheveux. La ronde de la cérémonie invoque le ciel, la transcendance, à grand renforts de fumée, mais très vite, arqués vers l’arrière, vers le public, les masques à l’envers regardent à nouveau la terre. Les perruques tombent, la musique se pose et les danseurs apparaissent très humains (trop humains?) comme des roseaux ployants dans le vent.

L’on pense que tout va s’arrêter là, en deçà du végétal. Et bien non, la vigueur des sorciers reprend et la danse se déchaîne. Il faudra que l’ordre tellurique du monde rappelle aux corps qu’ils sont poussière en les happant au cœur du dispositif, comme un siphon. Quand le dernier couple est séparé par le cosmos, la musique tombe et le public fait silence, très marqué par la performance.

Après un tonnerre d’applaudissements, Damien Jalet se prête avec une grande maîtrise des mots à l’exercice difficile des questions – nombreuses – du public, secondé par l’énergique Fleur Darkin, qui termine cette rencontre et cette soirée par un Scottish SOS à poursuivre l’Europe par-delà le Brexit.


visuel : brian_hartley

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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