Danse
Terreur féministe à Montpellier danse avec Pour de Daina Ashbee

Terreur féministe à Montpellier danse avec Pour de Daina Ashbee

08 juillet 2021 | PAR Antoine Couder

De ce solo imaginé en 2016 par la chorégraphe montréalaise, la danseuse Irene Martinez tire une performance ténébreuse qui flirte avec le cinéma gore. Ensorcelant.

Comment dire ce qui justement ne l’a jamais été ? Comment dire pour la toute première fois ce que l’on ignorait de soi, de sa nature profonde sinon en débarquant torse nu sur le devant de la scène et commencer par déboutonner son pantalon ? C’est de ce genre de tension qui vient de l’intérieur que Daina Ashbee voulait parler, à propos du quotidien de l’inconfort et de ce malaise un peu glauque qui surnage autour du corps féminin. Elle en a aussi capté l’ambivalence, ce jeu avec les humeurs et les bipolarités. Sous son visage d’actrice de série télé se cache une terreur lourde et contagieuse. Irene Martinez s’en est saisi ici pour la vider sur la scène (« Pour ») à grosses gouttes puis, plus lentement, jusqu’aux hurlements. Longtemps, jusqu’à imprimer l’idée que ça ne s’arrêtera jamais. Ce n’est plus la peur, cinématographique de L’Exorciste. C’est celle qui nous projette dans une sorte d’espace inconnu où le « bruit » du féminin s’est laissé emporter par sa propre ivresse – peut-être bien, surement d’ailleurs-  au-delà du pathos.

Vieux dégueulasse

Pour les vieux mâles blancs parmi lesquels je compte, il y a comme un glissement insidieux, l’envie de retenir les choses, composer sinon reprendre un « journal du vieux dégueulasse » tenu secret depuis la puberté. C’est une envie de gros plan sur la cambrure, la fente et son ouverture insatiable. Je voudrais dire que « c’est pas moi c’est elle », qu’elle m’excite, qu’elle réveille chez moi cette passion ancestrale qui est soudain autorisée par ce déversement (« Pour ») , ce quelque chose d’incontrôlable plus fort que le féminin lui-même. Mais ça ne marche pas, le scénario pornographique que j’attendais ne se déclenche pas. Je cherche à mieux comprendre son corps qui se tord à la verticale, la lumière tamisée où se dévoile la raie de son cul, je m’approche pour l’entendre hululer avant d’être avalée par un mécanisme brut et répétitif ; un coït que  je ne distingue pas tant il se déroule à l’intérieur. Je regarde, mais l’idée m’échappe, et ainsi le porno m’échappe.

Intouchable

Irene Martinez glisse sur le côté,  alourdie par le battement sourd de son corps, de sa nudité devenue proprement signifiante sous cette lumière un peu jaune, renforcée par une huile répandue sur le tapis de scène. Son corps colle et en même temps il brille. Sa nudité est d’ordre herméneutique en ce qu’elle traduit littéralement l’âme qui la porte. Et je m’en inquiète. Oui, il va falloir accepter cette terrible beauté, il va encore falloir en passer par Georges Bataille, Antonin Artaud, les cris, les larmes, les remontées digestives. Il va encore falloir se dire qu’il y a une limite au supportable et en même temps, il va bien falloir comprendre la profonde humanité de l’autre. La terreur là voilà ; la femme sur la scène ne nous touche pas, elle nous bouleverse sans nous toucher. Pour ainsi dire, elle est intouchable. Sans trop savoir comment (?), Ashbee s’est servi de sa danse pour me faire avaler ça. 

Dans ses bras

Tout cela dure et dure encore, peut-être une quarantaine de minutes. On pourrait croire qu’à force de se répandre, la femelle a fini par se vider, de son sens, de ses sens. En fait, c’est tout le contraire, « elle  » n’a jamais été autant remplie d’énergie. Une énergie venue de l’intérieur, un « démon » diraient les exorcistes. Un mouvement articulé « bassin-hanche » en scansions répétées; des bras mécaniques, soutenant le va-et-vient . De la sueur et des cris. Et ceux qui supportent cette vision, qui veulent bien la supporter encore, aimerait peut-être cette fois se noyer dans le liquide aqueux de cette âme. Prendre cette femme dans ses bras non pour la consoler, mais pour espérer en devenir à son tour une part sacrée, une part pleine et entière.  

Production, direction artistique, chorégraphie et décor : Daina Ashbee
Avec : Irene Martinez, conception sonore : Jean-François Blouin, conception lumières : Hugo Dalphond, regards extérieurs : Andrew Tay, Angelique Willkie

Photo : © Stéphanie Paillet

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique et de la danse . Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (et de Castor Astral, 2021)

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