Danse

Shantala Shivalingappa éblouit la Scala de Paris

Shantala Shivalingappa éblouit la Scala de Paris

18 février 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Le chorégraphe Aurélien Bory a créé la pièce aSH tout spécialement pour Shantala Shivalingappa. Présentée à Montpellier Danse 2018, elle mêle savamment la danse contemporaine la plus épurée à la danse traditionnelle indienne du kuchipudi dont Shivalingappa est passée maître.

Comme si son nom la prédestinait, la talentueuse Shantala Shivalingappa est une véritable déva aux pieds d’or. Sa gestuelle se révèle si précise, si parfaite que l’on croirait qu’elle peut absolument tout danser et l’on voudrait que cela ne s’arrête jamais. Pas étonnant que plusieurs chorégraphes contemporains soient inspirés par elle. Certains d’entre eux, comme Sidi Larbi Cherkaoui ou Ushio Amagatsu créent des pièces sur mesure pour cette interprète d’exception. Également chorégraphe et musicienne, elle a hérité de la maîtrise de l’ancestral kuchipudi par sa mère. Elle a cependant toujours eu la volonté de se frotter à la danse contemporaine et travaillé avec les plus grands, comme Maurice Béjart ou Pina Bausch. Dernièrement, elle a émerveillé le public avec Play créé en collaboration avec Sidi Larbi Cherkaoui.

Chez les shivaïtes d’Inde, la purification peut se faire en s’enduisant avec de l’eau vive ou bien de la cendre. Elle vient alors des lieux de crémation pour nous rappeler la finitude humaine et de toute chose. aSH évoque cette tradition, symbolisant le cycle des réincarnations, dont le dieu Shiva, à la fois créateur et destructeur, est le maître absolu. Tout au long de la pièce, Shivalingappa semble danser pour lui ou bien même tout naturellement être une manifestation de celui qui est aussi connu pour être le dieu de la danse, de la musique et du théâtre. Pour Aurélien Bory, elle est bien l’incarnation de Shiva « qui permet au monde de se manifester et à l’espace de danser »

La pièce fait également appel à une autre tradition, celle du kolam. Il s’agit d’un dessin tracé en signe de bienvenue par les femmes. Elles laissent la poudre de riz s’écouler à terre et y dessinent ensuite des motifs. À la place, la danseuse répand ici des cendres sur le sol et trace à la pointe du pied des rosaces qui s’unissent dans un cercle parfait. Ce jeu mathématique rappelle le très inspiré Radouan Mriziga qui avait présenté 7 au festival Échelle humaine de Lafayette Anticipations, se jouant des tracés géométriques et des règles de l’architecture. Shivalingappa quant à elle s’est d’abord saisi d’un immense pinceau de calligraphie. Trempé dans l’eau, il permet de fixer les cendres répandues par la suite. La danseuse accomplit son rituel de sanctification et évolue avec grâce au milieu des cercles qu’elle forme au fur et à mesure de ses mouvements. L’immense feuille de papier kraft noir qui sert de toile de fond à la pièce imprimera après coup le dessin ainsi réalisé. Le lâché de toile fait alors apparaître une image stylisée de l’univers et du cycle de la vie.

L’interprète est la servante du temple invisible qui s’érige sous nos yeux par la force du symbole. Caractérisée par une grande économie de moyens, – qui s’allie généralement à une véritable efficacité –, la scénographie sert à mettre en valeur la danseuse sans artifice inutile. Le jeu des lumières éclaire franchement son visage ou bien le plonge dans la pénombre, ne laissant voir que ses yeux briller avec intensité. Et vers la toute fin, le mur de lumières qui crépitent réussit son effet. Il fait penser au grondement du tonnerre annonçant l’arrivée des dieux. On s’attendrait à voir Shiva apparaître en personne ! Ensuite, le noir est complet. Le cycle est terminé, le cercle s’est refermé.

Dans la première partie du spectacle, les mouvements sont retenus. Figure gracile et gentiment dansante, l’interprète est par la suite habitée par le dieu destructeur. Les percussions tempêtent. Toujours dans une maîtrise parfaite de son art, Shivalingappa exécute des figures classiques du kuchipudi. Elle dialogue avec un dieu inflexible. Il semble réclamer sa proie. Elle se donne à  lui. Elle tournoie, s’élève, se débat. Vaincue pour un temps, elle disparaît sous le dessin de cendres. Pour mieux renaître, dans la lumière, avec une rectitude qui laisse sans voix. C’est bien elle, incarnation de la vie, qui tant qu’elle danse,  – se soumettant ainsi à la volonté de Shiva – , demeure invincible. La salle applaudit, soufflée par les images qui viennent de défiler sous ses yeux.

Du 16 février au 1er mars

à la Scala de Paris

13 boulevard de Strasbourg

75010 Paris

Pour plus d’informations

 

 

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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