Danse

Rite magique, trip hardcore et vol à l’étalage aux Rencontres Internationales de Seine-Saint-Denis

Rite magique, trip hardcore et vol à l’étalage aux Rencontres Internationales de Seine-Saint-Denis

23 mai 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La soirée partagée est l’exercice le plus attendu du festival car c’est là, qu’à coup sûr, on y découvre des actes neufs.  C’est là-bas, que nous avions rencontré, rien que ça, la danse d’Oona Doherty ou celle de Jule Flierl. Ce soir, à la Dynamo de  Banlieues Bleues à Pantin,  Sina Saberi, Lisa Vereertbrugghen et Alice Ripoll ont bien fait le job.

Ces trois propositions sans aucun fil conducteur autre que l’immersion se donnaient dans trois espaces. Pour nous l’ordre fut le suivant : Dammoosh de l’iranien Sina Saberi dans le jardin, Softcore de la belge Lisa Vereertbrugghen dans la grande salle vidée et aCORdo de la brésilienne Alice Ripoll dans le hall.

Tout commence en douceur et dans le beau jardin de Banlieues Bleues. Sina Saberi a des allures de prophète tout en blanc, il s’affaire, il prépare le thé. Pas n’importe quel thé, le Dammoosh, une infusion de fleurs et d’épices. En parlant de la façon d’ordonner la recette, il installe un mouvement invisible. La danse contemporaine en Iran c’est un oxymore, alors lui utilise la culture Perse pour raconter les trajets, pas ceux des pas au plateau, mais des ingrédients.

Le récit en lui même est un geste, qui se nomme « naqqali ». Nous apprenons que c’est « une forme ancienne de représentation théâtrale dans laquelle le conteur raconte des histoires en vers ou en prose tout en faisant des gestes et des mouvements ». Le performeur suit la définition et nous, assis en tailleur de plus en proche de lui, nous glissons dans ce voyage millénaire qui surgit dans l’espace radical et très contemporain des Rencontres Chorégraphiques. La tradition vient se confronter au regard de l’actuel et le rite fonctionne. Sina Saberi glisse avec un humour mordant des anecdotes sur des poètes d’un autre monde, et nous, on écoute, comme des enfants.  Dammoosh est un acte fort qui vient rappeler tout en restant dans les clous de la censure que, en Iran, parler d’aujourd’hui est un interdit.

Sans grande transition, nous passons à une autre communion, celle de la musique techno hardcore. Depuis cinq ans la danseuse belge cultive telle une anthropologue, le gabber, qui se déchaîne à 200 bpm. La musique seule est inaudible, mais remplie par la danse épileptique de Lisa Vereertbrugghen elle devient limpide. Encore une fois le public est assis par terre sans espace de scène défini. Nous sommes comme dans un club, néons, sol froid et parfois musique très très à fond.  

Sa question centrale est d’interroger la relation entre  le fort et le doux. Ce son est qualifié de violent -hardcore- et pourtant quand elle glisse dedans, quand chaque beat est un geste quasi robotique, tout devient »softcore ».  Elle danse le buste très raide et les bras à une semi horizontalité. Elle se déplace au milieu de nous et si il le faut, nous déplace. Elle règne. Elle pose des mots comme un rap sur le mouvement de la musique et la sensation d’être dans un moment de poésie pure, enveloppés par la douceur de cette agressivité domptée nous envahit.

Pour clore la soirée, nous repassons dans le hall. La nuit est tombée et dans les rues de Pantin, les voitures klaxonnent et le son de la foule se perçoit. L’ambiance est particulière juste avant se s’installer.

Alice Ripoll a pensé une pièce avec ses danseurs, qui vivent dans une favela au Brésil.  La pièce est très politique, elle vient dire la misère et la violence cette fois réelle de la rue, particulièrement en ce moment.  On peut lire sur le programme de salle : « En choisissant pour titre aCORdo, la chorégraphe fait ainsi référence à « l’accord » entre la Cour suprême, l’armée et des politiciens, supposé avoir fait tomber la Présidente du parti des travailleurs, Dilma Rousseff, mais aussi « la couleur de » tant il est vrai qu’au Brésil la frontière qui sépare blancs et gens de couleurs est toujours considérable » 

Alan Ferreira, Leandro Coala, Romulo Galvão, Tony Hewerton sont pour l’instant comme des clodos, ils sont échoués le long des murs et nous autour, nous sommes immédiatement et inconfortablement posés, sur cette place publique, en situation de voyeurs.

Ils vont se réveiller, puis nous amuser, tels les animaux du zoo. Ah oui, ils maîtrisent la samba, ils sont beaux, ils sont forts et leurs portés sont impressionnants et très bien orchestrés. Bien plus tôt, Sina Saberi qui s’apprêtait à s’allonger sur un spectateur (oui oui) lui demandait, en guise de consentement « do you trust me ? ». Ici, c’est la même chose, les mots en moins. Parce que c’est un spectacle, on autorise. Ils vont nous dépouiller nous nous allons nous laisser faire. Récupérer nos effets personnels viendra nous mettre dans la position des flics que l’on imagine moins doux que nous.  On sort de là bien dérangés, et c’est le but. La performance nous place quelques minutes dans la réalité de la vie de ces danseurs. C’est troublant, et très juste.

Comme toujours on sort un peu différent d’une Soirée partagée. Le temps est long, presque trois heures, l’espace devient un étrange cocon pour une société d’un soir. Sur le fond, les Rencontres poursuivent les questionnements sur les bornes de la danse dans son intégration de la performance et mettent en pratique la fusion des genres, ce qui nous plait terriblement.

 

Le festival continue jusqu’au 22 juin avec à ne pas rater, les pièces d’Alice Ripoll, François Chaignaud, Liz Santoro et Pierre Godard…

 

Visuel :©Pierre Tournay

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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