Danse
Les corps nus dansent et performent, et bien souriez maintenant !

Les corps nus dansent et performent, et bien souriez maintenant !

28 septembre 2012 | PAR La Rédaction

Il était un temps pas si lointain et non révolu où se montrer nu sur scène était un cri. On se souvient de Marina Abramovic se scarifiant, du travail de  Jan Fabre dont l’art puise dans le travail des chairs. Je suis sang était une allégorie de la douleur, de l’enfantement à la guerre. Histoire des larmes nous renvoyait au statut de l’enfance. On se souvient de Quando l’uomo principale è una donna, un solo avec huile d’olive teintée d’action painting. A chaque fois, l’effet est pictural. Aujourd’hui, la posture change pour le genre chorégraphique et performatif, le nu se fait plus doux, parfois drôle. Le positif est de retour ?

En février  Yves Noël Genod présentait au Théâtre de la Bastille son magnifique « La mort d’Ivan Ilitch ». Dans un noir théâtral, il nous invitait à un voyage tendre, violent et mélancolique au pays des paroles de Julio Iglesias. Son parti pris était en empruntant à Apollinaire : d’ « explorer la bonté, contrée énorme où tout se tait».  Thomas Gonzalez viendra, se déshabillera. Il a la voix de Julio, il la brise un peu. Bientôt il sera nu et cela se fera dans une douce tristesse. Lui qui livre son âme par le biais de ces textes sur-connus expose son corps, sa pisse, sa morve comme vecteurs exutoires de l’angoisse. Le comédien est habité par la performance dans un clair-obscur inspiré tant de Caravage que de Joël Pommerat. Le corps est magnifié, sculpté sans susciter pour autant d’état voyeur. L’effet est quasi scientifique, Thomas Gonzalez est l’Homme de Vitruve, les angles de son anatomie ici explorés au néon qu’il manipule.  Il n’y avait aucune agressivité dans ce spectacle. Au contraire, en parlant d’amour perdu, Yves-Noël Genod offrait à l’imaginaire kitsch sa part de drame.

On pense aussi à la performeuse  Céline Milliart-Baumgartner devenue  Miss Mae en hommage à Mae Dix, cette chanteuse de cabaret des années 20 tombée dans le Striptease par hasard. Un drôle de spectacle sexy et intense. Elle est nue, c’est pour ça qu’on est venu nous rappelait t’-elle. Mais après ? Et Alors ? Une fois le corps vu, il reste autre et loin. Plus encore, on rit avec elle. Striptease est un très beau spectacle. Sans chercher à choquer, juste en s’amusant, elle interrogait la place de la nudité dans notre société et l’exaltation que le spectacle contemporain fait du corps nu. Mettant en relief tout ce que l’on ne voit pas alors que tout semble accessible.

A la frontière de la danse et de la performance, on trouve le duo François Chaignaud et Cécilia Bengolea.  Lors de la dernière cession du festival les Inaccoutumés se tenant chaque année à l’automne dans le temple de la performance, La Ménagerie de Verre, c’est à un trois en un que nous étions invités. Le spectacle « Sous l’ombrelle (s’avive l’éclat de nos yeux) » de François Chaignaud, Benjamin Duhkan et Jérome Marin, entouré de deux courts métrages englobés sous le titre « translation de la luxure » de Cécilia Bengolea, Juliette Bineau et Donatien Veisman. Le nu ici etait cru, sexy mais jamais agressif. Il accompagnait une balade bucolique. L’alliance des trois propositions vient interroger le désir qui a chaque fois est malmené et compliqué. Il n’y a pas d’amour serein ici. Des hommes rêvent d’être des jeunes filles, des jeunes femmes mangent des sexes d’homme, les hommes ne bandent plus. Sous couvert d’une ombrelle protégeant d’un soleil vif c’est à nos pulsions morbides que François Chaignaud vient nous confronter. C’était troublant en même temps que  rafraîchissement.

Le hard pur n’est plus où plutôt, quand il est, il surgit entouré, enrobé par une musique, par des pas. Cela n’est jamais ostentatoire ou agressif, c’est juste sincère. En performance, c’est donc le chemin de l’humour qui est pris, celui qui vient éponger les peines, ou bien un humour plus franc, plus gratuit mais pas vain comme celui des Chiens de Navarre dont la dernière création « Nous avons des Machines » laisse un souvenir franchement amusé, et principalement son commencement pendant lequel les comédiens accueillaient le public dans leur plus simple appareil et en toute décontraction, avec une jubilation visible de créer de cette manière la surprise et brocarder l’intelligentsia. « Coucou ! Entrez, ne soyez pas timides… » adressaient-ils aux spectateurs déroutés mais vite conquis par l’humour potache de ses sympathiques lurons. Preuve que le nu au théâtre n’a pas que vocation de choquer, d’agresser mais bel et bien de divertir.

 

En danse, le corps s’affiche également dans sa nudité totale et là encore, passé la portée scandaleusement provocatrice de l’exhibition sur scène, il devient objet de contemplation sereine et même, pourquoi pas, de séduction, de désir.

Avec humour et dérision, le chorégraphe Dave Saint-Pierre avait fait sensation au Festival d’Avignon avec « Un peu de tendresse bordel de merdre », un spectacle drolatique et ludique. Ses danseurs, tous à poil, avec pour seul élément de costume une longue perruque blonde sur la tête, jouaient en interaction avec la salle apostrophant les spectateurs avec des mots grivois et des actes suggestifs. Plus sensible et réfléchie que ce joyeux happening, la dernière création d’Olivier Dubois intitulée « Tragédie » questionne les notions d’humanité et de vivre ensemble grâce à la performance de 18 danseurs, des hommes et des femmes nus, tourbillonnant dans une chorégraphie frénétique et hypnotique, débordant d’une énergie vivifiante qui faisaient de ce ballet un cérémonial originel et nous renvoyaient à une certaine vulnérabilité de l’humain liée à la nudité.

La danse rend visible son élément de travail, le corps, qu’elle affiche nu comme matière vivante, primitive, tribale et en mouvement, gratuitement ou bien habité par des questions politiques et sociales, tel est le cas au Théâtre de Gennevilliers de « Untitled feminist show » bientôt à l’affiche dans le cadre du festival d’automne. Six performeurs venus du monde du cabaret néo-burlesque, des cultures studies ou de l’activisme queer seront nus sur scène, exposés sans artifice au  regard du spectateur, explorant les clichés du féminisme pour tenter de redéfinir cette notion collectivement.

L’art est vivant, le corps aussi ! C’est tout naturel qu’il s’expose, s’impose, non pas porteur de subversion, encore qu’il demeure insolite affiché aussi librement et qu’il intimide encore, mais montré généreusement et positivement, pur et libéré. Il n’est pas non plus une banale exposition de peau et de chair, purement illustrative, mais bien une matière naturelle et humaine livrée à la contemplation sans exaspérer. Le corps dansant et performatif peut être revendicatif mais aussi drôle, parodique, existentiel. Il est aussi amené à établir un rapport en miroir avec le public, il devient un moyen d’identification, un élément de reconnaissance des hommes entre eux, mis en lumière tels qu’ils sont faits une fois tombés les masques, renonçant aux apprêts sociaux et unis dans le dévoilement. Les corps nus portent le signe positif d’une appartenance à la communauté.

 

 

Visuels :

En Une : (c) Marc Dommage

En Grand Format : (c)  Sylvain Couzinet-Jacques (Thomas Gonzalez)

 

Amélie Blaustein Niddam et Christophe Candoni

 

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