
Les Antécedentes, Anna Gaïotti et Vierge Noir e convoquent d’étranges geishas à la Ménagerie de Verre
Il y a un an, l’Étrange Cargo avait commencé, et le festival a été l’un des derniers lieux qualifié de “non essentiel” à fermer ses portes, les claquant au nez d’Anna Gaïotti qui devait présenter sa dernière création le 17 mars 2020. Rattrapage.
C’est donc en journée et face à un minuscule parterre de professionnels que la représentation a eu le droit d’exister pour une seule date. Mieux que rien donc, et pourtant, Les Antécédentes aurait mérité plus de considération. Depuis 2016, nous scrutons consciencieusement les faits et gestes de cette danseuse contemporaine (passée par P.A.R.T.S) et de claquettes, chanteuse, poétesse. L’univers d’Anna interroge souvent la sexualité de façon plus ou moins directe et, ici, c’est tout en allégories et en symboles légers qu’elle se confronte à l’univers de la prostitution. Un autre élément fort de son travail est de traduire sans littéralité ses poèmes en corps. Ce sera le cas ici.
Le travail d’Anna, précis, pointu, est radical. Aucune facilité jamais, aucune chanson pop où se rattraper, aucun costume pour décorum, aucun tableau explicatif. Elle installe, un peu à la façon de Castellucci (elle aussi est passée par les beaux arts), elle pose ses gestes comme des objets, elle les garnit de la lumière très rétro-futuriste de Estelle Gautier. Et pourtant ce qu’elle dit n’a rien d’abscons, au contraire.
La voilà entrant en scène dans un imper uni kaki aux allures de kimono, une longue jupe bleue fendue, les jambes vêtues de rouge, claquettes aux pieds, visage et doigts barrés de noir. Elle va traverser à reculons l’espace blanc du Off, la salle de la Ménagerie, mais tout semble contraint.
Son torse offert, mais offert à qui ? Elle est possédée par ses pieds qui, collés au sol, glissent sans son accord. Elle n’est pas seule, pourtant personne ne fait gaffe à elle, il y a en fond de scène une ombre (Clément de Boever) qui ne quitte pas le mur et de part et d’autre, deux musiciens, Léo Dupleix et Sigolène Valax qui forment avec Anna le groupe Vierge Noir e. Ils sont tous les deux derrière des consoles et opèrent en silence une montée sonore chromatique où les bruits doux se font nappes discrètes.
En écoutant le poème qu’elle livre et que nous avons entre les mains, nous comprenons que la figure initiale est celle d’une sirène. Mais qu’est-ce qu’une sirène sinon une proie, un objet de désir ? Le passage de la sirène à la pute qui “confesse le mur susurrant l’âme lourd qui se pavane dans son cœur de lait” se fait dans un allègement et une révélation (on ne vous en dira rien !).
Dans sa métamorphose, le pas de deux se fait entre elle et cette ombre qui nous fait peur mais qui elle ne l’effraie pas, elle la prend sous son aile, et nous qui pensions que c’était là son double comprenons qu’il s’agit d’une alliée. Anna devient geisha mais une geisha berlinoise, dans un lieu métallique et semé d’embûches dont elle se moque comme un clown blanc.
Nous la retrouvons donc grandie, forte des postures, des arrêts sur image et des ouvertures d’épaules déjà très présentes dans Palsembleu. Sa danse se regarde autant qu’elle s’écoute, et les mots sont des gestes.
Sur le fond et la forme, la pièce s’amuse, au sens premier du terme, des frontières métaphoriques. Entre ce qui est visible et ce qu’il ne l’est pas, ce qui semble et ce qui est vrai, ce que l’on croit et ce qui advient.
Finalement, il n’y a pas de hasard, cette proposition aura été un one shot, comme un shoot. Le poème dit à un moment “cet espace qui est la place diplomatique de l’imaginaire”. Et n’est-il pas diplomatique de jouer quand même, se réunir quand même, dans un acte de résistance ? Il est très clair que dans cette pièce, l’imaginaire est essentiel.
Visuel : ©Anna Gaïotti