
Le flot féministe de Marinette Dozeville coule sur Faits d’hiver
Au Carreau du Temple la chorégraphe offre Amazones, un manifeste au mouvement Art déco et au message militant.
Nymphes
Quand le public entre, et cela prend du temps tellement la salle est comble, elles sont là, totalement nues. Florence Gengoul, Dominique Le Marrec, Léa Lourmière, Elise Ludinard, Lucille Mansas, Delphine Mothes, Frida Ocampo croquent dans tous les nombreux fruits qui jonchent le sol. La voix de Lucie Boscher raconte calmement qu’elles sont puissantes, connectées à la nature et au groupe. Les mots de Luvan, extraits de Agrapha disent :
C’était en troupe épaisse comme des brebis serrées que nous allions boire et nous lustrer. Jamais l’une suivant l’autre car nous n’avions, ni guide, ni trésorière, ni bergère, ni mère.
Et bien c’est exactement à cela qu’elles s’appliquent.
Fluide comme Isadora
Elles posent des gestes qui rappellent les ballets russes, la liberté d‘Isadora Duncan et La ronde de Matisse. Classique ? Et bien non, plutôt super moderne, du genre des spectacles qui font avancer la discipline sur le fond et la forme. Dozeville arrive à insuffler de la légèreté tout en séparant tous les membres. Cela ne donne pas aux corps de la dislocation. C’est tout le contraire, cela donne de la cohérence. Si parfois elles avancent en armée rangée sur le Hip Hop enragé de Azealia Banks, c’est pour amener au groupe un martèlement ou un rebond.
Guerrières
Amazones s’inspire du roman de Monique Wittig paru en 1969, Les Guérillères. Le livre raconte la vie d’une communauté lesbienne qui s’échappe de toutes les conventions féminines. La première dans Amazones est de se vêtir, à la fois pour se cacher et se sublimer. La seconde serait de demander de l’aide aux hommes, mais le casting est 100% féminin. Cela reste un acte, elles sont nues mais ne sont pas des objets sexuels, elles sont juste mises à égalité les unes par rapport aux autres. Le combat se trouve là, dans la quête d’un regard neutre sur les femmes. Amazones est toujours élégant grâce à la cohérence du geste, secondé par une lumière juste et une bande-son souvent faite de leurs pas, frappes et souffles. Il n’est pas étonnant de trouver le nom de Julie Nioche, chorégraphe elle aussi de l’élégance et de la légèreté, pour qui Marinette Dozeville a été interprète.
Marinette Dozeville offre donc un rapport neuf sur le nu au plateau, ni sexy, ni malade, juste là. Elle décale le regard sur le féminin, le rendant naturel, et donc puissant. Dans ce sens elle s’inscrit dans une veine actuelle qui compte notamment Gaëlle Bourges et Lara Barsacq
Au Carreau du Temple les 2 et 3 février à 19H30. Le festival Faits d’Hiver se poursuit avec notamment la belle pièce baroque de Béatrice Massin , Abaca, au Théâtre du Garde Chasse (Lilas) les 4 et 5 février. Avignon Off : La Scierie, sélection Région Grand Est, Avignon (84) les jours pairs à 15h35
Photo © Marie Maquaire