Danse
Le Festival d’Avignon vu de la Belgique : Suite n°2 – Entretien avec Maud Le Pladec / Silent Legacy, la bombe aux avant-gardes de la danse

Le Festival d’Avignon vu de la Belgique : Suite n°2 – Entretien avec Maud Le Pladec / Silent Legacy, la bombe aux avant-gardes de la danse

04 août 2022 | PAR Sylvia Botella

Sylvia Botella est critique. Elle est également la dramaturge du Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Nous lui avons demandé en ce jour de clôture du 76e Festival d’Avignon de nous dresser son bilan personnel. Elle a répondu en plusieurs temps. Voici sa Suite n°2 qui revient sur Silent Legacy de Maud Le Pladec et Jr Maddripp, l’une des créations les plus remarquées et remarquables du festival. Elle s’est entretenue à bâtons rompus avec la chorégraphe Maud Le Planec.

Sylvia Botella : Le Festival d’Avignon génère-t-il encore des pièces/évènements ? Oui ! Parmi elles, il faut compter sur Silent Legacy de Maud Le Pladec et Jr Maddripp. À l’évidence, la pièce dialogue avec certaines créations de la chorégraphe du côté du devenir féministe de Counting stars with you ; de la mise à égalité musique/danse de Dj battle (2018) ou du climax constant de Static shot (2020). Dans Silent Legacy, c’est bien la danse Le Pladecienne qu’on regarde, mais elle est comme « détraquée » par le Krump de Jr Maddripp et les questionnements actuels – féminisme, contiguïté (ou intersectionnalité), appropriation culturelle ou racisme systémique – qui viendraient s’y réarticuler et produire une déflagration comme il en arrive rarement. On ne peut pas tenter de décrire cette déflagration sans évoquer d’abord l’articulation de la pièce en trois temps : le solo de l’enfant montréalaise de 8 ans, Adeline Kerry Cruz ; le duo Jr Maddripp (aka Westrock) & Adeline Kerry Cruz et le solo de Audrey Merilus. Puis, le Krump « monstrueusement » virtuose et rageur de Adeline Kerry Cruz surgi d’on ne sait où. Et enfin, la présence enveloppante et émancipatrice de Jr Maddripp, ainsi que la danse contemporaine starting-blockée, ouverte et circulaire de Audrey Merilus. Dans Silent Legacy, les questions (ou dramaturgies) portent la danse à une telle incandescence qu’elle devient un monde en soi, une pure zone aux coordonnées encore incertaines. Il faut donc avoir les yeux bien en face des trous pour « métaboliser » la danse qu’on regarde. C’est en cela, que Silent Legacy se situe aux avant-gardes de la danse qui pense l’en commun. C’est pourquoi, il nous semblait si crucial de rencontrer Maud Le Pladec pour comprendre ce que nous fait Silent Legacy, aujourd’hui.

SB : C’est quoi cet héritage ? Telle est vraisemblablement la question que pose Silent Legacy littéralement « héritage silencieux » en français. C’est cet héritage qu’il faut identifier dans votre dernière création qui s’offre une explosive embardée du côté de la radicale étrangeté sur la musique lancinante de Chloé Thévenin et la lumière aveuglante de Mathilde Chamoux.

Maud Le Pladec : De quel héritage parle-t-on ? De quelle tradition de danse s’agit-il ? Comment se transmet-elle ? Quelle est sa communauté ? Quelle est sa sociologie ? Où prend-elle sa source ? Comment continue-t-elle de construire des corps ? Une histoire ? Dans Silent Legacy, nous expérimentons deux héritages, deux cultures chorégraphiques. D’un côté, il y a le Krump à travers le solo de Adeline Kerry Cruz. De l’autre, il y a la Danse contemporaine à travers le solo de Audrey Merilus. Même si j’ai été formée initialement à la danse Modern Jazz, je me suis véritablement construite à partir de la Danse contemporaine. C’est ma culture chorégraphique.
D’une certaine manière, le Krump et la Danse contemporaine sont relativement opposés. Alors que le Krump est une danse populaire née hors des radars dans les quartiers pauvres de Los Angeles dans les années 2000, la Danse contemporaine, c’est la danse de l’institution. Avec le recul, j’ai le sentiment que nous devons constamment rendre à l’histoire de la Danse contemporaine ce qu’elle nous a légué techniquement, historiquement. Par exemple, il faut danser à la manière des figures tutélaires telles que Trisha Brown ou Merce Cunningham – je les respecte infiniment. Il est nécessaire d’avoir acquis les positions élémentaires de la danse classique. A contrario, le Krump est une danse exutoire, affranchie des codes. Lorsque j’observe West en train de travailler avec Adeline Kerry Cruz, à l’exception de quelques pas très techniques, il ne lui montre absolument rien. Il l’encourage simplement à explorer ses émotions. Les gestes qui surgissent sont leurs corollaires. Le Krump prend forme à travers les émotions.
Pour moi, c’est l’essentiel : je ne montre jamais rien au préalable, je suis juste ce qui se passe sur le moment. J’invite les interprètes à travailler sur le vocabulaire qu’ils développent. À la fin, je le façonne. Ce qui signifie que je tords ou affirme tel ou tel code. Dans Silent Legacy, nous avons beaucoup joué des codes de In the Steps de Trisha Brown. Nous nous sommes beaucoup inspirés des suspensions. Mais toujours en les questionnant. Comment pouvons-nous aller en deçà ? Toujours du côté du combat. La posture de neutralité m’interroge dans la Danse contemporaine… le corps-objet… cette danse très « blanche »… qui, en creux, dit beaucoup de nos sociétés. Et qui, en définitive, laisse peu de place à notre humanité. En tout cas, c’est comme ça que je le perçois. Mais curieusement, la Danse contemporaine me fascine. Peut-être à cause de qu’elle dit de moi et de ce qui me relie au monde. Elle est dans ma chair. Comment est-ce que je la métabolise ? Comment est-ce que je la partage ?

Dans Silent Legacy, il est important d’être attentif.ves à la question du regard, celui des interprètes autant que le vôtre. La question est essentielle, car, à l’aune de la danse, elle permet de mesurer la prégnance de certaines questions éminemment politiques. Par exemple, qui décide des modifications que peut subir une danse ? Qui décide qu’une danse peut se transmettre ? La danse est-elle de facto multiculturelle ? Les artistes afrodescendant.es sont-iels par essence des athlètes ?

Je fais volontairement un détour par mon expérience. Je ne pouvais ni transmettre le Krump ni le revendiquer en tant que tel dans le spectacle sans avoir le sentiment de faire un emprunt dans un contexte de domination. Je me suis donc interrogée : quelle est ma place ? D’où parle-t-on ? Qui représente le Krump ? Ces questions sont d’autant plus importantes que c’est la première fois que le Festival d’Avignon présente du Krump. Ceci dit, pourquoi nous nous empêcherions de travailler avec la communauté Krump ?
Il me semblait essentiel de travailler tou.tes à égalité sur le projet. Et surtout de demander le consentement unanime de tou.tes. Je ne voulais pas parler à leur place. J’ai été invitée par l’équipe du Festival d’Avignon à présenter une pièce. J’aurais donc pu mettre le nom de Jr Maddripp ou celui de Audrey Merilus uniquement dans les mentions obligatoires sur les documents de communication du spectacle. Mais il y aurait eu là une forme d’injustice sociale. C’est pourquoi j’ai décidé de signer la chorégraphie du solo de Audrey Merilus avec elle. Ou signer Silent Legacy avec Jr Maddripp. Ce qui a soulevé bon nombre de questions (droits d’auteur, production, exploitation) y compris du côté de Jr Maddripp qui considérait que j’étais à l’origine du projet artistique. Mais sans lui, je n’aurais jamais pu mener le projet à son terme. Le nom de Maddripp est cité partout. Il est à mes côtés aux conférences de presse. Je suis consciente que cela bouleverse les règles. Et c’est tant mieux !
Nous devons faire très attention à la manière dont nous communiquons sur un projet artistique tel que celui-là. Nous manquons souvent de temps pour poser les mots justes. C’est pourquoi nous devions en l’occurrence être extrêmement précis. Nous devions être très clairs vis-à-vis de nous-mêmes, des publics et des professionnels. J’ai le sentiment que nous y sommes parvenus. Les gens comprennent notre démarche sans que le projet soit discursif. Penser à égalité la place de chacun, chacune dans le projet est la clé. Bien sûr, l’égalité ne signifie pas que tout le monde est à 50/50. Tout est calculé en fonction de la contribution de chacun, chacune.

La danse peut accomplir beaucoup de choses étonnantes, comme dans Silent Legacy devenir un continuum entre Adeline Kerry Cruz et Audrey Merilus et les inscrire dans une « lignée » de femmes (au sens de la philosophe de la pensée féministe, Geneviève Fraisse) en passant par Jr Maddripp. L’enfant et l’adulte assignée « racisée » ne connaissent-elles pas – toutes proportions gardées – les mêmes ruptures d’égalité en tant que citoyennes ? Paradoxe des danses de Adeline Kerry Cruz et de Audrey Merilus que nous découvrons si essentiellement ouvertes alors qu’elles sont contraintes de se clore sur elles-mêmes. Dans un circuit réduit et fermé, Audrey Merilus semble immobilisée, comme figée en pleine course : elle se replace constamment sur les starting-blocks. Cette expérience n’est pas seulement visuelle, elle est sensorielle et signifiante.

Je suis heureuse que vous l’ayez remarqué. Pour moi, Audrey Merilus qui n’est plus une enfant et Adeline Kerry Cruz qui est encore une enfant incarnent la voie des possibles. Même si je sais dans mon fors intérieur que Adeline Kerry Cruz se confrontera inévitablement à la sempiternelle question de la norme, y compris dans la communauté Krump qui est éloignée de « ce qu’elle est » et « d’où elle vient ». Mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’à son âge, elle n’en a pas encore conscience. C’est une chance inouïe. Ses imaginaires ne sont pas encore bridés par qui que ce soit et quoi que ce soit. Elle jouit d’une très grande liberté d’expression. Peut-être que les deux spectateurs ont raison : elle est une sorte de messie sur le plateau. « Regardez ce que je représente. Regardez ce qui est possible ! », semble-t-elle nous dire. Son image n’est pas pour autant édulcorée, elle porte en elle une rage énorme. West le dit très bien : « elle danse comme si elle avait à payer des factures depuis 1990« . Étonnamment, elle comprend la douleur du monde dans sa chair. Elle ne l’intellectualise pas. Audrey Merilus porte à sa manière la même douleur, l’exprimant au travers de la voix et de la Danse contemporaine, plus codifiée.

Lorsque l’on regarde, lorsque l’on écoute Audrey Mérilus, on a le sentiment étrange qu’à la manière des publics des battles, elle s’encourage en parlant.

Il y a effectivement cette ambiguïté. C’est comme si Audrey Merilus incorporait à la fois la construction et la déconstruction, la norme et son affranchissement. Je n’aborderai pas ici la question de la couleur de peau. Audrey Mérilus ne veut pas que la couleur de sa peau soit LE sujet quand elle danse. Toutefois, ce qui est certain, c’est que la danseuse est chargée de tout ce qu’elle a vécu durant sa formation en danse contemporaine où elle était en minorité. Elle en est très consciente. Elle préfère réarticuler les formes d’injustice dans la danse plutôt que dans les longs discours. Il s’avère que si j’ai choisi de travailler avec Adeline Kerry Cruz et Audrey Merilus, c’est bien parce qu’elles incarnent toutes les deux ces questions de manière très intimiste. Il y a une sorte de continuum entre elles à travers leurs corps présents au plateau. Ce qui est à mon sens plus politique que n’importe quel discours plaqué dessus ! Ceci n’est pas un sujet, c’est leurs vies. West et Audrey Merilus ont vécu les mêmes injustices sociales même si elles se traduisent autrement et s’ils en parlent différemment. Mais je ne veux pas parler à leur place. Je n’ai pas leur couleur de peau. Même si la question des inégalités me préoccupe, je ne les vis pas. Donc je dis : attention ! Vigilance !

L’universalisme n’est pas le projet de la danse, il réside plutôt dans la capacité des artistes à embrasser et diffuser le monde dans sa diversité. Et surtout dans sa complexité. Qu’en pensez-vous ?

C’est la raison pour laquelle je trouve les arts de la scène si extraordinaires ! Les artistes travaillent avec les représentations, les symboliques, les archétypes. Les œuvres proposent une lecture ouverte des questions qu’elles soulèvent. J’essaie de les transmettre de manière sensible et poétique afin que chacun et chacune puissent y entrevoir leur caractère « politique ».
Je suis touchée par votre lecture de la pièce. Vous avez tout compris, me semble-t-il. Mais de la même manière, je peux être touchée par une autre lecture. Hier, deux spectateurs m’ont confié avoir été profondément bouleversés par Silent Legacy. Selon eux, la pièce va en deçà de ce qu’elle semble signifier, elle nous (re)lie. Il fallait voir avec quel bonheur, ils s’interrogeaient. Comment une petite fille âgée de 8 ans peut-elle à ce point nous affecter émotionnellement, symboliquement ? Comment sa danse peut-elle formuler tant de vérités profondes sur la vie dans des espaces laissés vacants ? Ils ne voyaient pas Adeline Kerry Cruz comme une enfant, mais comme une sorte de messie ou une géante dans un monde d’adultes ! Leurs questions reposent sur une pensée très fine qui ne se formule que dans l’émotion suscitée par le Krump de Adeline Kerry Cruz dans un monde d’adultes auquel elle veut prendre part.
Sans doute que Audrey Mérilus redouble à sa manière la puissance « poélitique » du geste de Adeline Kerry Cruz. Elle la continue, nous demandant en retour : où en sommes-nous ?

La danse est faite d’emprunts, de dons, d’hybridations. La danse n’est-elle pas de facto multiculturelle ?

Certes, on peut transmettre des danses traditionnelles. Mais il faut être très vigilante par rapport à la question des appartenances. Et surtout à la question de l’appropriation culturelle dans un contexte de domination. Les Krumpeurs et les Krumpeuses appartiennent à des communautés qui ont leurs arborescences. Il est important de voir ces communautés pour ce qu’elles sont. C’est à dire des minorités invisibilisées qui font face à des injustices sociales quotidiennement.

Est-ce qu’il y a « un avant » et « un après » Silent Legacy ? Cette expérience a-t-elle modifié votre danse ?

À l’évidence, elle a modifié mon regard. Que ce soit dans ma vie, au Centre chorégraphique national d’Orléans que je dirige ou dans mes pratiques artistiques, je n’interagis avec les autres personnes que dans une « safe place », avec pour règles, la bienveillance et le respect, l’écoute et le dialogue. Tout le monde doit se sentir bien.
Il est encore trop tôt pour affirmer qu’il y a « un avant » et « un après » Silent Legacy . Depuis 2010, je danse dans les pièces de Boris Charmatz (ndlr : depuis 2021, le danseur et chorégraphe français Boris Charmatz dirige la Compagnie Tanztheater Wuppertal Pina Bausch). Il n’est pas anodin que le plus grand plaisir que me procure le fait de danser soit le rapprochement de mon identité avec d’autres identités : mon identité est en constante évolution. Si je me mettais à danser ici et maintenant, je pense que ma danse serait une explosive embardée du côté d’une multitude d’identités et de qui je suis profondément. Silent Legacy donne envie d’être soi, me semble-t-il. Et s’affranchir des normes qui oppressent. La question de l’identité est plus fluide qu’on ne le pense. A-t-on besoin de catégoriser la danse, la culture chorégraphique ? Je m’interroge. J’ai la sensation que les cultures des uns s’entremêlent aux cultures des autres. C’est ce que me fait Silent Legacy. Il faut casser les frontières.

Après le festival : les 17 et 18 novembre 22, Scène nationale d’Orléans ; 25 et 26 novembre, les Halles de Schaerbeek, Bruxelles ; 29 et 20 novembre 22, L’idéal, Tourcoing, Festival Les Petits pas du CDCN Roubaix et du Festival NEXT ; 11 mars 23, Centre national de la danse contemporaine, Angers ; 11 mars 23, Chaillot Théâtre National de la danse, Paris ; 25 mars, Fontenay en Scènes ; 28 au 30 mars, La Comédie de Clermont-Ferrand.

Visuel : Silent Legacy / Maud Le Pladec et Jr Maddripp, 2022 © Alexandre Haefeli

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