Danse
[Festival d’Avignon] Fabrice Lambert : « Avignon c’est un endroit dangereux »

[Festival d’Avignon] Fabrice Lambert : « Avignon c’est un endroit dangereux »

21 juillet 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Nous avions déjà interrogé le chorégraphe Fabrice Lambert avant la création de Jamais Assez. A l’issue de ce nouveau bijou qui se donnera en 2016 à Paris et en Ile de France, nous avons eu envie de discuter avec lui de son travail à la beauté rare.

Lors de l’anniversaire des trente ans des Centre Chorégraphiques Nationaux, Yuval Pick avait dansé des portraits de chorégraphes en les résumant en un seul geste. Quel serait le geste qui résume votre travail ?

Je dirai « Volte face ». Je pense à jaillir. Je pense à un saut.

Pourtant, dans Jamais Assez, vous commencez par chercher le sol.

Oui, J’aime bien le sol mais je recherche la verticalité aussi.  Mais c’est vrai que cette pièce là est un peu à part. Elle commence par l’horizontalité puis tend vers la verticalité dans la danse.

Comment avez vous découvert l’histoire de cette usine qui ensevelit des déchets nucléaires pendant 100.000 ans, et qui nous rend alors tout petit face à l’immensité du temps ?

C’est incroyable. C’est une histoire de danse, celle qui vient se faire contacter  les réseaux d’énergie qui font avancer mon écriture chorégraphique. C’est l’équation mythologique contemporaine qui croise celle de Prométhée. Cette histoire c’est la guerre de l’énergie.  Il s’agit de jeter son corps dans la bataille. Une nuit je tombe sur un documentaire de Michael Madsen Into Eternity. Le premier choc est dans  l’information  : c’est la première fois dans notre histoire que l’on se retrouve à avoir presque une obligation de se projeter sur 100 000 ans. Et 100 000 ans est une chose qu’on ne maîtrise absolument pas. Il y avait cette chose là.  Le documentaire scénarise beaucoup le propos mais certaine questions sont posées par des scientifiques, des politiques des philosophes. Les responsables des autorités nucléaires suédoises et finlandaises posent quelques questions, parfois dans une naïveté totale. Tous s’accordent pourtant sur cette décision prise dans l’incertitude. Ça c’est une des choses qui m’a aussi interrogé et que j’applique totalement au corps par exemple. Dans un état de corps, il y une décision.  Un geste s’en suit alors qui va changer l’état de corps précédent, et  qui va impliquer une autre décision d’espace physique. C’est dans ce rapport là, dans ce rapport au temps avec cette mythologie contemporaine, que j’avais  rencontré ce qui m’est apparu comme la mythologie manquante à mon projet.  L’une était le mythe de Prométhée, l’autre c’est Onkalo.  La pièce se situe entre ces deux pièces. Cet univers part de là pour interroger le présent. Pour parler du présent.

Concernant la traduction chorégraphique, est-ce en regardant le documentaire que vous sont venues ces images ?

Pour moi, ce documentaire était juste dans sa problématique et dans le sujet qu’il posait, mais j’ai été séduit aussi par l’écriture de Madsen. Il filme tout le site d’Onkalo avec une Stedy Cam, et il trouve des angles insoupçonnés sur des machines que l’on connait mais que l’on ne reconnait pas. En fait il utilise sa caméra comme l’œil d’un homme qui, dans 100 000 ans, découvrait ce site. C’est en filigrane dans le film, il est très précis dans l’écriture, et il nous propose le regard qui découvrirait notre réalité d’aujourd’hui dans 100 000 ans. Et ça c’était quelque chose qui me semblait important et qui se retrouve posé dans Jamais Assez. C’est cela qui déclenche la danse. C’est un moment que j’appelle « Les ruptures » dans le spectacle. Si dans 100 000 ans vous trouvez ça, qu’est ce que vous allez penser de nous ? C’est une question qui forcément interpelle et transforme une réalité, qui transforme le présent.

Comment avez vous rencontré Philippe Gladieux qui signe la sompteuse lumière de Jamais Assez ?

J’ai fait une première pièce en 2000 qui s’appelait No Body, never mind et la deuxième pièce c’était TOPO en 2001. J’ai travaillé avec Philippe Gladieux depuis 2001 et en fait à l’époque il faisait du plateau : un projet d’installation fou avec une plasticienne et c’était absolument impossible à construire dans les délais et dans l’économie, déjà à l’époque. Et en fait j’ai rencontré ce feu follet savant qu’est Philippe et depuis depuis 2001 on  ne s’est pas quittés. En 2004 il était vidéaste sur un projet qui s’appelait Im-Posture où il cousait une peau d’animal au milieu du spectateur qui projetait ça sur le plateau où je dansais avec Ivan Mathis.  Avec lui, c’est un processus où on s’accompagne.

Que représente pour vous Avignon ?

J’ai découvert Avignon quand j’avais 6 ans et j’ai pris des claques énormes.  J’ai vu des Pina Bausch, des  Maguy Marin des années 1980. Ce sont toutes ces personnes qui m’ont construites même si je n’ai pas travaillé avec elles. Mais c’est toute cette nourriture. C’est pour cela que c’est un honneur aussi quelque part. Et donc qu’est ce que ça a représenté ? Pour moi ça a représenté l’envie d’aller au bout, on a toujours envie d’aller au bout quand on fait un spectacle mais l’historique de ce festival s’est imposé en plus à moi. Avignon m’a donné la possibilité de constituer une équipe. J’avais  envie de rencontrer des gens dont  j’avais pu vraiment tomber amoureux sur le plateau. Je n’avais jamais travaillé avec aucun des danseurs auparavant. Ce fut compliqué d’organiser ces 40 jours de travail pour faire la pièce. Dont 10 jours seulement avec les 10 danseurs. Mais quand les 10 étaient là il y avait une étincelle tous les jours. Cela est lié à ce groupe-là.  Je suis aussi danseur et il y a cette connivence et je n’aurais jamais fait cette pièce sans ces interprètes. Je ne peux que les remercier.

Ce qu’offre Avignon à un chorégraphe est aussi financier ?

Le festival d’Avignon ne m’a pas forcément permis ça financièrement.  Ce sont des questions de productions. Olivier Py rappelle que le budget du Festival d’Avignon était moins important que celui de l’Opéra de Bordeaux. Bon, malheureusement la conséquence c’est la co-production pour les créateurs. Du coup j’ai décidé de constituer une équipe pour Avignon avec des gens dont j’étais amoureux. Et surtout de me confronter à des gens qui ont un vrai bagage qui font presque partie de l’histoire de la danse  pour être passés par tellement de compagnies, j’avais besoin d’un vrai retour, d’un vrai regard d’une vraie relation. Donc voilà, Avignon c’est un endroit dangereux. La pièce parle de la dangerosité du présent. Du plaisir autant que du danger du présent. A Avignon, le contexte était là pour engager cette chose là. Je suis content que ça ne soit pas trop mal réussi.

 Visuel : © Fabrice Lambert – © Hanna Hedman

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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