Danse

Femme de labour et femme de vagues

Femme de labour et femme de vagues

13 février 2020 | PAR Gerard Mayen

Avec Madeleine Fournier et Emmanuelle Vo-Dinh, deux magnifiques moments au festival Pharenheit. L’une dans l’intime. L’autre dans la foule

 

L’époque le suggère : questionner ce que la danse fait au genre. L’époque le suggère : questionner ce que la danse fait à la démocratie en communauté. A vrai dire, l’époque suggère tellement ces choses que les pièces chorégraphiques sont devenues très courantes, qui œuvrent sur les performances de genre d’une part, d’autre part à l’ouverture participative aux non danseur.se.s. Cela au point que les réalisations se banalisent sur ces terrains ; où dès lors la curiosité s’émousse.

A rebours de quoi, on va se permettre de crier notre enthousiasme, pour deux réalisations vues récemment dans ces registres. Les deux ayant pour cadre le festival Pharenheit au Havre. Celui-ci est un événement annuel, produit par le Phare, centre chorégraphique national qu’Emmanuelle Vo-Dinh dirige dans cette ville. Première de ces deux réalisations : le solo Labourer, de Madeleine Fournier. Et seconde : la grande chorégraphie participative de clôture du festival, annoncée comme WaveParty.

Madeleine Fournier signe (et interprète) sa première chorégraphie en nom propre, avec Labourer. On s’est montré un peu réducteur ci-dessus, en rabattant ce travail sur la seule notion de genre. Disons surtout qu’il se rattache à cette tradition – volontiers féminine, mais pas que – de la modernité en danse, qui voit un solo inaugural poser des fondamentaux de la relation au monde, teintés d’autoportrait sinon d’autofiction. L’imprègnent forcément quelques vérités fondatrices sur la conception de la danse.

A cet égard, il faut pointer le fait que Madeleine Fournier évolue, en tant qu’interprète, dans des mouvances proches d’un Loïc Touzé, et qu’elle a suivi la formation – si féconde – du CNDC d’Angers alors sous la direction d’Emmanuelle Huynh. On évoque là une sensibilité très singulière pour la présence en scène. Une qualité interprétative s’est nourrie des savoirs issus de l’art-performance, comme des réflexions les plus pointues sur l’embayage auto-fictionnel qui anime toute corporéité exposée.

En clair, on ne sait pas trop ce que Madeleine Fournier vient nous dire en scène, mais on capte à haute intensité ce qu’elle vient y vivre comme expérience avant toute chose. On la sentirait comme un peu absente à sa psychologie, l’esprit suspendu, pour mieux laisser opérer, voire pour observer elle-même, ce que peut son corps. Lequel se délie en métamorphoses incessantes, pour une sorte d’auscultation des énergies. Presque aérien autant que segmenté et vaguement répétitif. Gestes discrets. Ecarts soudains. Vibrations. Variations à l’infini, pour arpenter le plateau, son allégorie du monde, mais aussi sa propre personne. Arpenter encore le son, issu d’une fabuleuse installation de percussions discrètes, dont les accents sourds s’autogénèrent, sans intervention humaine perceptible. Mystère…

Un corps tendu au millimètre, dans une réserve de ses effectuations. Un corps à se scruter lui-même, démangé d’un potentiel de contorsions, déployé dans toutes les directions, comme débarqué d’un autre monde, sans doute intérieur, surpris de se révéler ici à tous ses sens en tous les sens. Inspection. Un corps s’écrit. Tout de signes. Indéfiniment ouvert aux interprétations. Pourquoi parlait-on alors du genre ? Parce que Madeleine Fournier se montre lèvres passées au rouge carmin outrageux, pommettes frictionnées, et mains et poignets finement gantés d’une couleur aussi crue. On trouve à ces signes une acuité clinique, qui ne déparerait pas dans une galerie d’art contemporain. Lorsque ces mains fétichisées parcourent le corps féminin, lorsqu’elles travaillent un vocabulaire endiablé de l’entre-jambes, elles suggèrent ce chantier qui est de s’aborder, voire se construire en femme, de son propre point de vue.

Quelque chose se laboure. Cela consonne aussi avec la densité d’une bourrée traditionnelle. Or, un énigmatique rebondissement se produit quand l’artiste quitte le plateau pour un long moment. Les spectateur.ice.s sont alors laissé.e.s à la diffusion d’images issues d’une collection scientifique savante, un peu ancienne. On y voit sur écran des processus de croissance végétale restitués en accéléré. D’où un sentiment de fécondation, de naissance et d’expansion vitale exubérante, à profusion. On est tenté d’en avoir une lecture aussi écologiste que féministe, restituant à nos jours les mythologies fondatrices d’une terre-mère.

Exubérance et jubilation, tout autant, pour la WaveParty déferlant en clôture du festival. Cent cinquante personnes y prennent part, dans le grand studio scénique du CCN, vidé de tout gradin, et bellement éclairé. Étonnamment en pareilles circonstances, les hommes ne sont pas si rares dans cet effectif, par ailleurs marqué par une grande diversité d’âges. Pour tous ces gens, Emmanuelle Vo-Dinh a écrit des danses, une quinzaine, certes très simples, mais qui ont nécessité deux heures d’apprentissage préalable scrupuleusement partagé par tous.

On a beaucoup vu de danses participatives. Confions qu’on les a souvent perçues assez gnagna, surtout porteuses de bonnes intentions. Or la WaveParty fait des vagues. Les danses chorales s’y soulèvent, retombent, repartent, dans d’immenses motifs collectifs ondulants, portés peu à peu au niveau d’un rituel. Cela tourne autour de la tribune centrale où David Monceau, DJ mais aussi danseur (aucun hasard) distille une bande son électronique, où la sourde gravité le dispute à l’euphorie. Ainsi se dit-on qu’une bonne moitié de la salle se coule dans la puissance tellurique de ces sonorités, qu’elle aurait sans doute fuies si on avait parlé de rave au lieu de wave.

La trame est suffisamment solide pour soulever toute une communauté dans une la jubilation de se célébrer elle-même, qu’irise la liberté laissée à chacun.e de s’investir à sa façon, en adoptant la règle tout autant qu’iel s’adapte. Tout au long de ce transport d’une heure, le voyage hors du monde circule dans une idée d’un monde qui serait tellement mieux vivable… La WaveParty transporte quelque chose de grand et de fort. Cela ne l’empêche ni d’être aérée, ni pleine de fantaisie. Une excellente nouvelle, que l’époque ne suggère pas tous les jours.

Gérard Mayen

 

Madeleine Fournier dansera Labourer du 3 au 6 mars au Théâtre de la Bastille (Paris). Le Phare produira une WaveParty géante le 16 mai à la Smac de Rouen (dans le cadre de « Normandie impressionniste ».

– Waveparty d’Emmanuelle Vo-Dinh — (c) Laurent Philippe
– Labourer de Madeleine Fournier — (c) Tamara Seilman / Illustration : Catherine Hershey

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Gerard Mayen

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