Danse
Faces – Maguy Marin au Théâtre de la Ville

Faces – Maguy Marin au Théâtre de la Ville

15 octobre 2012 | PAR Smaranda Olcese

Sur le plateau nu du Théâtre de la Ville, Maguy Marin mobilise les 28 danseurs du corps de Ballet de l’Opéra de Lyon pour une pièce hypnotique qui s’ingénie à mettre en place un face à face bouleversant entre les gens d’une époque et leurs représentations sur scène.

 

Pour cette édition, le Festival d’Automne met à l’honneur la chorégraphe Maguy Marin. Pas moins de huit événements – dont deux créations, une séance à la Cinémathèque de la Danse, des reprises de pièces historiques –, accueillis par des lieux incontournables de la vie culturelle de la capitale – du Théâtre de la Ville au Théâtre Saint Quentin en Yvelines – pour rendre hommage à une chorégraphe qui a construit une œuvre d’une force et une justesse terribles et qui, à l’aune de plus de trente ans de création artistique, semble plus que jamais animée par une énergie et une radicalité indomptables.

Ce n’est pas la première collaboration de Maguy Marin avec le Ballet de l’Opéra de Lyon. En 1985, elle y créait déjà Cendrillon. Les temps changent, les danseurs de cette institution classique sont beaucoup plus disponibles pour l’expérimentation, se laissent plus facilement embarquer dans l’aventure. La chorégraphe a, selon ses propres termes, joui d’une liberté et d’une confiance absolues de la part du meneur de la compagnie, Yorgos Loukos. Sa proposition est radicale : elle gomme toute hiérarchie inhérente à ce type de troupe, et utilise les qualités techniques incontestables des danseurs pour mieux les faire fondre dans des flux, des masses vibrantes, pour mettre en exergue cette troublante faculté de métamorphose dont parle Elias Canetti. L’identité est fluide et instable. Il y va d’incessants jeux de représentations. Les barbes et les lunettes de soleil qui affublent les visages donnent avec une pointe d’humour la teneur de la pièce. Les accessoires circulent rapidement. Les corps sont gommés sous des accoutrements, qui jouent le rôle de marqueurs sociaux, ils font et défont des majorités ou installent des rapports de domination. Des gestes types animent les danseurs qui évoluent ainsi dans un  anonymat à la fois rassurant, car facilement identifiable, et fort inquiétant.

Le procédé que la chorégraphe utilise est simple et obsessionnel. Il s’agit d’une radicalisation de la méthode utilisée déjà dans Salves (2010), sa dernière création avec Denis Mariotte. L’obscurité quasi totale envahit le plateau de manière régulière, systématique, telle une respiration. Le public est sujet à une concentration intense, l’attention s’accroit pour percer dans l’obscurité profonde le moment secret, intime, parfois inexplicable du passage à l’acte. Des groupes se reconfigurent sans cesse, dans des rapports de forces toujours sur le point de basculer et ces secondes de noir sur le plateau ménagent la place et la disponibilité mentale pour ce face-à-face avec soi même qui devrait précéder toute décision. Cette écriture discontinue qui s’apparente aux procédés cinématographiques engage fortement la responsabilité du spectateur. Des fresques se constituent comme autant de tableaux vivants prisonniers d’un temps  suspendu qui en exacerbe les tensions. Au fur à mesure que les images se radicalisent, les spectateurs peuvent éprouver l’angoisse de voir leurs pires craintes se matérialiser sur scène. La chorégraphe égraine des peurs sociétales, dresse des constats qui nous concernent tous. Dans le magma sonore sourd, à forte connotation urbaine, l’annonce « vous êtes au cœur du spectacle ! » ne peut pas laisser indemne.

Les quatre écrans vidéo suspendus aux abords de la scène s’animent comme autant d’aveux d’impuissance – symptômes d’une société du tout visuel et de l’omniprésence médiatique. Suivant des angles différents, ils ne font que bruiter l’unité spatiale du plateau. Les images qu’ils renvoient oscillent entre esthétique plate, télévisuelle et enregistrement aveugle des caméras de surveillance. Elles affichent souvent leur béance  devant le manque de lumière, elles n’arrivent pas à percer l’obscurité qui tombe systématiquement. Leur vocation intime se dévoile avec le tout dernier mouvement de la pièce. Alors que les danseurs commencent à rompre cette frontalité mutine, et à quitter le plateau, les images s’attardent enfin sur leurs visages. Les écrans sont crevés par leurs regards, nous interpellent dans un face à face démultiplié et sans issue.

La phrase inscrite sur le T-shirt de la dernière danseuse restée sur le plateau : It’s only rock’n’roll, derrière laquelle nous devinons l’esprit espiègle de Denis Mariotte, ne saurait faire retomber la tension : à travers des paires d’yeux insistants, cette pièce nous regarde !

 

photographies © Jean Pierre Maurin

 

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Smaranda Olcese

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