Danse
Entretien avec Boris Charmatz

Entretien avec Boris Charmatz

23 février 2011 | PAR Floriane Gillette

Danseur, chorégraphe,  Boris Charmatz est aussi depuis le 1er janvier 2009, directeur du centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne, transformé sous son impulsion en Musée de la Danse.  Pour l’artiste, 2011 ne sera pas de tout repos. Outre le développement du Musée de la Danse, Boris Charmatz sera aussi l’artiste associé du prochain Festival d’Avignon. Entre deux déplacements  en Europe (notamment à Bruxelles), le chorégraphe a pris le temps de revenir sur son travail, ses projets, ses idées. Un entretien sympathique et enrichissant.


Après Paris puis Lyon, comment avez-vous atterri à Rennes ?

Depuis mes 12 ans je suis complètement nomade. J’ai quitté mes parents pour aller à Grenoble, puis j’ai été à l’Opéra de Paris avant de rejoindre le conservatoire de Lyon, puis La Rochelle où j’ai travaillé avec Régine Chopinot. Ces dernières années, je vivais à Paris  mais j’enseignais aussi à Berlin, où j’ai co-fondé un nouveau cursus à l’université des Arts. J’étais un peu nulle part. Je suis donc arrivé à Rennes il y a deux ans pour lancer ce projet de musée de la danse au centre chorégraphique national, dirigé par Catherine Diverrès.

Avant d’être nommé Musée de la danse, l’établissement était un centre chorégraphique national, ce changement de nom implique-t-il aussi un changement de statut ?

Non. Le musée de la danse reste un centre chorégraphique national. Le statut administratif reste le même, seulement le centre appartient à un genre particulier. Le musée de la danse est une façon de faire vivre un centre chorégraphique en accueillant des artistes en résidence, des actions pédagogiques et des créations. On essaye d’inventer un nouveau type d’espace public, un espace d’exposition et de pensée que nous appelons musée.

Comment définissez-vous le concept de musée ?

Le Musée de la danse évolue chaque jour, chaque semaine car c’est un projet naissant.  Le Louvre ne s’est pas fait en un jour, même si nous ne sommes pas le Louvre, l’idée c’est de créer un chantier  sur trois ans. Il ne s’agit pas d’ouvrir un lieu et de dire voilà le musée de la danse c’est tant d’expositions temporaires par an, la collection permanente c’est ça… Nous voulons surtout poser la question du musée de la danse comme on la pose dans l’exposition Zéro. Un projet que nous avons testé à Rennes, qui a évolué à Brest et à Saint-Nazaire. Même si ce n’est pas un musée traditionnel ouvert de 10 heures à 18 heures, après ces trois années de chantier, j’ai envie que l’on devienne un lieu permanent, un vrai musée…Enfin, je ne sais pas ce qu’est un vrai musée. Sans être le musée des Beaux Arts de Rennes, nous développons un embryon de collection. Pour le moment, l’initiative s’apparente à un think-tank (réservoir d’idée) avec des architectes, des archivistes, des historiens, des performers, des gens de théâtre de la danse…On réfléchit à la muséologie avec des liens forts entre arts plastiques et arts vivants.

Pourquoi avoir choisi Jérôme Bel comme premier artiste invité du musée ?

L’exposition Jérôme Bel présente une version possible du musée de la danse. Dans son travail il y a beaucoup de copier-coller, il dessine le mouvement. Jérôme Bel rassemble autour de lui. Il travaille notamment avec une danseuse solo de l’Opéra de Paris qui lui parle de son parcours. Le chorégraphe emprunte aussi un solo de Suzanne Linke qu’il fait jouer quatre fois de suite dans son spectacle : Le dernier spectacle. C’est comme s’il fabriquait un petit musée de la danse à lui.

« Jérôme Bel en 3 sec. 30 sec. 3 min. 30 min. 3h » est une exposition purement plastique et vidéo. Jérôme Bel a souvent été amené à montrer ses œuvres mais l’exposition a toujours un côté réducteur. Même s’il s’agit de la première monographie, on ne peut pas montrer toute l’étendue du travail de l’artiste. Du coup, on a eu envie d’amplifier cet aspect réducteur et de jouer sur la temporalité. Une question s’est posée : si on résumait l’œuvre de Jérôme qu’est-ce que l’on présenterait ? On a donc cherché une photographie qui raconte le travail de l’artiste en 3 secondes, puis on s’est interrogé sur ce que l’on pouvait montrer en 30 secondes, 3 minutes, etc…  De la photographie jusqu’au catalogue raisonné qui offre une vue d’ensemble sur son œuvre c’est un peu les paliers de Saint-Jacques de Compostelle.

Vous partez à Bruxelles présenter It’s a kind of luxury to have a museum in progress, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Ce n’est pas un spectacle mais un dialogue avec Cosmin Costinas, commissaire d’expositions au BAK (Basis voor Actuele Kunst) à Utrecht (NL). Une présentation orale de l’idée de musée de la danse. La question muséale est brûlante, le micro-projet rennais suscite l’intérêt en France, je l’espère, mais aussi en Belgique, en Allemagne. Sans avoir l’envergure du MOMA à New-York, le concept intéresse les gros musées.

Cette année vous êtes aussi l’artiste associé du Festival d’Avignon 2011, comment préparez-vous l’évènement ?

C’est beaucoup beaucoup de discussions. Cela fait déjà cinq ans que nous sommes en réflexion.C’est aussi beaucoup de plaisir. C’est l’occasion pour le musée de la danse de s’exporter à Avignon et pour moi c’est l’opportunité de présenter un énorme spectacle. Je vais emmener une trentaine d’enfants rennais âgés de 5 à 11 ans et une dizaine d’adultes, à la Cour d’honneur.  C’est aussi du travail, notamment à l’école d’art d’Avignon autour du projet de musée.

En tant qu’artiste associé, comment se pense la programmation du Festival ?

L’artiste associé n’est pas le co-directeur ou co-programmateur. Hortense Archambault et Vincent Baudriller programment le Festival mais les choix sont faits en accord, en discutant avec moi. Je leur fais des propositions d’artistes, et si elles font sens pour eux alors les artistes sont programmés. C’est la même chose pour mon spectacle, ce sont eux qui ont décidé de le présenter à la Cour d’honneur.

Choisir un chorégraphe comme artiste associé du Festival d’Avignon, suppose-t-il une place plus importante pour la danse ?

Il y a toujours eu cette polémique à Avignon : Art vivant et danse contre arts plastiques, théâtre contre performance, théâtre d’image contre théâtre de texte…. alors que depuis longtemps voire le début, le Festival est un lieu de partage pluridisciplinaire. Jean Vilar invitait déjà Maurice Béjart. [NDLR : c’était en 1966]

Avignon est un lieu d’arts pas de théâtre ou de danse Cette barrière ne fait pas sens pour moi. Chez le metteur en scène Claude Régy, il y a des mouvements extraordinaires. Pour Inferno de Romeo Castellucci [NDLR : présenté à Avignon en 2008], tout le monde a parlé d’un grand spectacle  de théâtre pour moi le mouvement du grimpeur c’est de la danse. Y aura-t-il plus ou moins de danse à Avignon n’est pas la question. L’important c’est la notion d’apprentissage, est-ce qu’il ne manquerait-il pas à Avignon, une école d’arts, de pratique artistique ?

Vos chorégraphies sont souvent étonnantes, à l’image de celle dans les alpages, où puisez-vous votre inspiration ?

Le projet dans les alpages répond à un désir de partager du temps et de l’espace avec d’autres artistes. La confrontation des points de vue, et souvent ils diffèrent, m’intéresse. Une rencontre que nous retrouvons au musée de la danse. J’ai une idée du projet mais les artistes comme Jérôme Bel ou les historiens ne partagent pas forcément mon opinion. Ce sont surtout des désirs c’est comme ça que ça marche.

Dans votre travail, on remarque que les corps s’emmêlent, se croisent, qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

En ce moment j’ai vraiment envie de travailler sur la perméabilité des corps. Dans « La levée des conflits », par exemple, les corps se touchent très peu. Pourtant, le mouvement passe de corps en corps. Cette notion de perméabilité est liée à l’échange, aux corps bâtards. Il y a aussi un sens politique. Aujourd’hui la société est fractionnée, la politique sépare d’ailleurs des pans de la population. Je pense que la danse a quelque chose à dire, à faire passer comme entre les enfants et les adultes, et c’est au-delà de la transmission d’une éducation. La danse m’a permis un dépassement : je touche à l’écriture, je discute, je lis. C’est un endroit pluriel où je rencontre des artistes (metteur en scène, auteur…) La danse est un endroit de passage et de partage.  Cependant, nous ne sommes pas dans un art de consensus social, la danse présente des travaux complexes où les choses circulent.

Un mot sur votre actualité, particulièrement chargée ?

Jeudi je serai donc à Bruxelles pour « It’s kind of luxury to have a museum in progress ». Puis je rentre en studio pour un travail acharné de quatre mois, afin de préparer  le projet avec les enfants pour le Festival d’Avignon. « Levée des conflits » part en tournée à Breda en Hollande, Utrecht puis à Avignon. Nous allons à Singapour, présenter un projet datant de l’an dernier. Bien sûr il y a aussi tout le travail autour du Musée de la danse. Je suis venu à Rennes pour le faire sortir de ses gonds, le faire bouger de son périmètre d’activité. Ce n’est pas une année sabbatique où je vais écrire un long livre, mais je me reposerai après.

 

 

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Floriane Gillette

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