Danse
Entretien avec Annie Bozzini, Directrice de Charleroi-Danse : Pour un plaidoyer de la danse hospitalier et résilient qui défend sa partie invisible !

Entretien avec Annie Bozzini, Directrice de Charleroi-Danse : Pour un plaidoyer de la danse hospitalier et résilient qui défend sa partie invisible !

24 juillet 2020 | PAR Sylvia Botella

Il va falloir vivre en Covid-19. Comment créer, présenter des œuvres de danse, imaginer d’autres relations aux publics ? Une obligation d’invention s’impose au secteur artistique et culturel belge et planétaire. Charleroi-Danse présentait l’événement de déconfinement Unlocked les 2, 3, 4 et 5 juillet 2020 à Bruxelles et à Charleroi avec, entre autres, ses artistes associé.e.s 20-22 Julien Carlier et Lara Barsacq.  L’occasion de rencontrer Annie Bozzini, directrice de Charleroi-Danse.

Comment avez-vous vécu le confinement à Charleroi-Danse ? 

Nous avons la chance de disposer d’espaces immenses à la Raffinerie (Bruxelles) et aux Ecuries (Charleroi). Nous avons donc vite déconfiné. Ne pas devoir se plier au confinement strict, nous a permis de ne pas rester dans l’attentisme (ou céder à l’abattement), d’agir et d’être solidaires. A l’instar d’autres institutions, nous avons vécu le confinement comme un surcroît de travail. Il y avait nécessité d’annuler et reporter les spectacles, rémunérer les artistes, repenser la saison 2020-2021 et préparer l’événement de déconfinement Unlocked. Nous avons choisi – et nous nous y sommes tenus – de ne mettre personne de l’équipe de Charleroi-Danse au chômage partiel ou technique. La saison 2020-2021 sera dense. Et elle sera sans doute une saison intermédiaire car nous nous interrogeons beaucoup sur l’avenir ! Nous devrons nous réinventer.

Le choc de la pandémie du Coronavirus a agi comme un révélateur. De quoi avez vous pris conscience 

Depuis longtemps, je pense que l’économie du spectacle vivant va droit dans le mur. Produire beaucoup de spectacles, c’est le signe d’une bonne santé. Il y a du désir(s) ! Mais encore faut-il savoir le gérer ?! Or, nous gérons mal. Il y a l’économie propre au spectacle. Et tout ce qu’il y a à la périphérie qui a pris une très grande place :  le secteur Horeca, le tourisme, etc. On le voit bien : la Chambre de commerce et d’industrie est la première à se désoler de l’annulation du Festival d’Avignon.  Le cœur  du projet artistique, c’est quoi ? C’est créer une œuvre et la présenter aux publics. C’est à dire imaginer des relations avec les publics pour que l’oeuvre rentre en résonance. Je crois que quelque chose ici nous a dépassé.e.s. C’est devenu malsain. 

A chaque moment de crise, nous sommes tenu.e.s de nous interroger : revenons au cœur du métier.  C’est compliqué, parce que nous nous sommes tou.te.s lancé.e.s à l’assaut de la scène internationale. Pour des bonnes raisons : crossover, renouvellement des esthétiques, coproduction.  Et quoi qu’on dise de la danse, son internationalisation est aisée. Aujourd’hui, à l’aune du virus, il est important d’être vigilant.e.s et de nous interroger activement sur la manière de faire circuler les artistes et les œuvres. C’est La question, me semble t-il.

Chaque crise nous oblige à nous reposer les vraies questions ! Où va l’argent ? Quelle est la part du financement privé dans la création ? Je crois que le secteur privé n’a rien à voir avec la culture. On voit à quel point les difficultés actuelles rencontrées par le dispositif Tax Shelter (ndlr, le Tax Shelter est basé sur un incitant fiscal destiné à des investisseurs de sociétés belges ou étrangères établies en Belgique leur permettant d’investir dans une œuvre audiovisuelle, cinématographique ou scénique) fragilise les institutions et les artistes concernés. 

Les calendriers de production ne sont-ils pas devenus trop intenables ? 

Lorsque je discute avec les artistes, elles.ils demandent tou.te.s du temps. Je pense que la production chorégraphique n’a pas assez de temps rémunéré. Ne faudrait-il pas décélérer ?! C’est à dire créer moins mais mieux ! Autrement dit, accorder aux artistes le temps nécessaire à la recherche, à l’expérimentation. La surproduction a réduit le temps de maturation nécessaire. Le quantitatif a pris le pas sur le qualitatif. Nous devons y faire face en trouvant des stratégies d’intelligence collective pour que les artistes créent dans les meilleures conditions possibles. C’est notre responsabilité en tant que professionnels du secteur chorégraphique belge.

Il y a un vrai souci de diffusion de la danse en Belgique. Le marché français, c’est bien mais ce n’est pas suffisant. Comment est-ce possible que les pièces de danse belges sont peu ou pas diffusées sur le territoire national ? Alors qu’elles sont de qualité. Et qu’il y a une nouvelle génération montante d’artistes chorégraphes. Ce n’est pas possible. Que faisons-nous lorsque la mobilité internationale des artistes et des œuvres est empêchée ? Comme c’est le cas aujourd’hui en raison de la crise sanitaire planétaire. Personne ne souhaite que la diffusion nationale se substitue à la diffusion internationale mais qu’elle la « complémentarise » en bonne intelligence.

Est-ce que l’évènement de déconfinement Unlocked (avec qui sommes-nous confiné.e.s?) est une manière de retrouver de l’espoir ? 

Dans un premier temps, nous aspirions simplement à être ensemble. Lorsqu’on a vécu dans un espace confiné avec sa famille proche ou seul.e avec son chien ou son chat, on ne sait plus ce que c’est d’être ensemble. Et je trouvais que c’était triste pour les artistes de ne pas être vu.e.s. Elles.ils créent pour les personnes. Revenir à la communauté des artistes et des publics est peut-être éphémère mais il s’agit de partager ensemble quelque chose de vrai et fort – nous en avons été sevré.e.s. 

Dans un second temps, il s’agissait de renouer avec les publics à Bruxelles et à Charleroi en leur faisant découvrir des duos ou des solos de danseur.se.s en extérieur en appliquant au maximum les gestes barrières – dans un vrai confort de regard et d’écoute. Avec l’enjeu du Vivant qui est propre à la création scénique. Le corps compte. C’est autre chose que le streaming. 

J’étais très émue lorsque j’ai assisté aux premières répétitions de Juke Box une proposition de Louise Vanneste (ndlr, les artistes devaient choisir une chanson dans la playlist proposée et danser librement) dans le Cube à la Raffinerie. Lorsque vous avez confiné pendant des mois, les arts vivants sont une nourriture vitale. 

Unlocked, par la variété de ses propositions, offrait une vision joyeuse de la danse : Levée  (restitution d’ateliers pour enfants d’après La levée des conflits de Boris Charmatz ; Une incursion de Louise Vanneste et Gwendoline Robin (danse et performance plastique) ; Une chorale de Lara Barsacq & Gaël Santisteva ; Bateleuses de Anne Lepère & Marion Sage (danse et néo-tarot) ; Hold your Own de Florencia Demestri & Samuel Lefeuvre (variations dansées sur Händel) ; Trajectoires de Julien Carlier & Gaëlle Solal, etc. Et en boucle des projections vidéo dont Instants artistiques, une commande de Charleroi-Danse aux chorégraphes. Il était important pour Charleroi-Danse de trouver des stratégies artistiques pour rémunérer (y compris en droits d’auteurs) les artistes fragilisé.e.s pendant le confinement. Et cela l’était d’autant plus que la diffusion gratuite des œuvres sur le net pendant le confinement a aggravé la détresse financière des artistes. Pareil pour les artistes programmé.e.s dans le cadre de Unlocked. L’argent que nous n’avons pas dépensé au titre des « plus-plus » (frais de transports, nourriture, nuitées) a permis de les rémunérer. C’est une manière pour nous de (ré)affirmer notre mission de service public. Charleroi-Danse est l’unique Centre chorégraphique en Fédération Wallonie-Bruxelles. Il doit être exemplaire.

Pour Unlocked, comment avez-vous pensé l’articulation Raffinerie/Les Ecuries ? 

Nous l’avons pensée en fonction des lieux ! A la Raffinerie, il y a une grande cour. Aux Ecuries, il y a une grande terrasse. Nous avons choisi les propositions artistiques en fonction de l’espace et des publics. Sachant que la jauge est plus importante à la Raffinerie qu’aux Ecuries. Notre enjeu était de dire : la Raffinerie et les Ecuries sont ouvertes. 

En définitive, Charleroi-Danse a été fermé peu de temps. Très vite, les artistes sont venu.e.s répéter en individuel. Avoir un espace rien qu’à soi est un luxe. Ensuite, nous avons accueilli les artistes qui ont été confiné.e.s ensemble. Tout cela, en respectant toujours strictement les mesures barrières à l’égard des artistes et des publics. 

Nous sommes en Covid-19. Quel est l’avenir de la danse ? 

Je crois que la danse s’en sortira mieux que les autres arts. Car la question du corps sera une question majeure. Et elle l’est déjà. Le savoir des danseur.se.s sur les questions du Care, de la connaissance de l’anatomie du corps est immense ! Elles.ils savent ce qui fait mal. Où ça fait mal. Ce qu’il faut manger ou non. Quand est-ce qu’il faut boire ou non. Elles.ils le font naturellement car elles.ils en ont besoin. Il y a là une force incroyable, un savoir qui les invite aussi à être plus conscient.e.s de leur environnement. On les raille souvent à cause de leur consommation de graines. Mais elles.ils savent ce qui est bon pour le corps. Elles.ils doivent seulement apprendre à être entendu.e.s. Elles.ils doivent prendre conscience de ce qu’elles.ils peuvent apporter. Là, nous devons les accompagner.

S’agissant des formes et des esthétiques, je n’ai aucune idée de ce qu’une telle crise engendrera. Je vais rester attentive à ce que les artistes vont créer d’après la Covid-19. Il va falloir apprendre à les regarder. 

Comment imaginer d’autres relations aux publics ? Je crois qu’il serait important de concilier aujourd’hui les pensées de Jean Zay et de André Malraux. En termes d’ouverture aux publics, des formes populaires (pas populistes) et de la place de l’art dans la société, la réflexion de Jean Zay est très interessante. Elle est lumineuse.

Si nous inventons une vraie politique entre les artistes et les publics – et cela dès le plus jeune âge à l’école -, elle peut obliger à nous intéresser enfin à la place et au rôle des arts dans la société. Je crois que tous les publics sont en capacité de comprendre une œuvre. Il faut juste contextualiser, accompagner l’œuvre. Je suis toujours scandalisée lorsqu’un.e professionnel.le dit : ce n’est pas pour mon public. Il a bien fallu qu’un jour, nous lisions des livres, découvrions des œuvres que nous ne comprenions pas ?! Sinon, où est l’élévation, l’émancipation des esprits et des êtres humains ? 

Je suis dans un plaidoyer de la danse qui défend sa partie invisible. 

A quoi rêvez-vous ?

Je rêve toujours d’un monde meilleur pour la danse. Je rêve que les hommes et les femmes politiques parlent de danse dans leurs discours. Qu’on viennent à bout des images/clichés qui sont souvent le fait des danseur.se.s. Il est important de comprendre que la danse appartient à tou.te.s. La danse fait partie de l’expression humaine la plus élémentaire. Donc, il faut défendre la danse à tous les endroits.

Visuel Unlocked © Stanislav Dobak

 

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Sylvia Botella

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