Danse

Le Ballet de Biarritz en terre basque

Le Ballet de Biarritz en terre basque

11 avril 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Ici un hôtel magnifique portant le nom de l’épouse d’Alphonse XII. Et juste à côté un opéra à l’architecture théâtrale portant celui de l’épouse d’Alphonse XIII. Entre l’Hôtel Maria-Cristina et le Théâtre Victoria-Eugenia, la ville de San Sebastian, que le pouvoir basque a rebaptisé Donastia, se souvient combien elle fut une brillante station de villégiature au temps des deux derniers Bourbons ayant régné sur l’Espagne avant la République, la Guerre civile et la dictature fasciste. Et combien les deux reines, l’archiduchesse d’Autriche et la princesse anglo-allemande, eurent leurs habitudes dans ce haut lieu de loisir estival.

De cette époque fastueuse où San Sebastian accueillait sur ses plages les Grands d’Espagne et la haute bourgeoisie des deux derniers siècles, la ville a conservé l’essentiel de sa beauté et nombre de descendants de ses anciens estivants sans trop altérer son patrimoine, même si elle s’est agrandie de façon spectaculaire. Elle a réussi à ne pas  s’enlaidir comme l’a fait Nice pour conserver l’essentiel de son caractère en dépit de quelques constructions modernes qui ne parviennent pas à la déparer.

Un cadre magnifique

En vertu d’un accord passé avec les autorités culturelles du Pays Basque espagnol, le Ballet de Biarritz de Thierry Malandain, établi dans une autre ville basque, mais côté français, se produit régulièrement à San Sebastian, ville sise au-delà de la frontière peut-être, mais surtout sur une terre commune à un seul peuple partagé entre deux pays.

A San Sebastian, le Ballet de Biarritz est  chez lui, abrité par ce magnifique théâtre Victoria-Eugenia qui est un archétype parfait de la salle à l’italienne. Et si l’escalier d’honneur du théâtre, après restauration, fait désormais furieusement penser à ce qu’on pourrait aujourd’hui trouver dans le palais d’un nouveau riche chinois ou d’un oligarque russe, sa superbe salle, or, crème et carmin, offre un cadre enchanteur à la compagnie française qui doit se contenter, dans son port d’attache, de la salle hideuse que des incapables ont aménagée dans ce monument pourtant exceptionnel qu’est l’ancienne Gare du Midi de Biarritz.           

Nocturnes

Auprès des jacobins, des robespierristes de la danse contemporaine, il reste de bon ton de considérer avec quelque dédain le travail de Thierry Malandain. Malandain qui a le tort immense, aux yeux de ces ayatollahs, de ne pas avoir tourné le dos à la danse classique, ou plus exactement au néo-classicisme. Car on préfère se morfondre devant les effroyables inepties de non-chorégraphes frappés du label « contemporain », plutôt que d’accepter de considérer une écriture où peuvent apparaître lyrisme et écriture raffinée, mais censés appartenir à un monde honni. Pourtant Thierry Malandain, dans ses ouvrages les plus réussis développe un sens de la mise en scène très en phase avec son temps, il sait  construire des spectacles vigoureux qui n’ont rien à voir avec le néo-classicisme mièvre et bêtifiant des chorégraphes sans talent ; il a le sens de la beauté, de la justesse et de l’intelligence du mouvement. Même si parfois on peut évidemment lui reprocher quelques faiblesses.

S’attaquer à une transposition chorégraphique de cinq des « Nocturnes » de Chopin est un exercice bien périlleux : que faire en effet, alors que de telles partitions, si intenses émotionnellement, si spirituelles, si parfaites quant à l’écriture, occupent pleinement l’espace et le temps et donnent à penser que toute superposition visuelle serait superfétatoire ? D’autres chorégraphes s’y sont essayés. Quelques-uns, rares, avec un certain bonheur ; la plupart en mettant en scène leur cruelle déroute face à la magie lunaire des « Nocturnes ». De cet ouvrage lui aussi titré « Nocturnes » et créé dans ce même Théâtre Victoria Eugenia de San Sebastian en novembre 2014, Malandain se sort avec honneur, même si l’on ne peut jamais s’empêcher de penser à quoi sert de danser sur des partitions qui ne demandent que le recueillement à leur écoute, une réflexion qui vaut d‘ailleurs pour mille autres ouvrages de cent autres compositeurs.

Le chorégraphe s’en sort donc avec honneur, même s’il se permet quelques facéties inutiles, comme cette façon dérisoire de souligner un pizzicato en réduisant le corps des interprètes à la façon d’un accordéon ou en paraphrasant trop littéralement des phrases de Chopin. Ici et là en revanche, des images très belles, comme ce duo de femmes sur lequel s’achève le troisième « Nocturne » et des passages qui représentent une traduction chorégraphique remarquable de la partition. Enfin, au clavier, en fond de scène, un excellent pianiste, Thomas Valverde, créateur du Festival de Piano classique de Biarritz, sert à merveille ces « Nocturnes » dont il donne une interprétation très intérieure, grave, sobre et noble.

Rêverie romantique

Un tel titre, digne aujourd’hui d’une soirée musicale donnée dans un ville d’eaux de province, apparaît  désormais si mièvre qu’il ne saurait être ici employé qu’avec une certaine distance. Et c’est avec je ne sais quoi d’ironique que Thierry Malandain évoque « Les Sylphides », le célébrissime ballet de Michel Fokine créé au Théâtre du Châtelet en 1909 lors des premières apparitions des Ballets Russes à Paris ; « Les Sylphides » que Polonais et Russes baptisent « Chopiniana ». Chopin toujours, mais en version orchestrale de valses, nocturnes ou mazurkas écrites pour le piano. Et toujours de l’ironie avec cet énorme ballon luminescent qui figure la lune des Romantiques.  

Aussi belle et élégante que soit la chorégraphie de Fokine, « Les Sylphides » ont quelque chose de si sucré qu’il faut des ballerines exceptionnelles pour éviter ce qui pourrait s’apparenter à nos yeux à de la mièvrerie. Malandain traite l’ouvrage avec un humour aimable, car sa nature n’est pas celle d’un iconoclaste. Et il faut bien reconnaître, dans cette création de 2018, que son écriture chatoyante répond sans heurts à la partition et que ses danseurs la servent avec cette virtuosité allègre qui est l’heureuse marque de fabrique du Ballet de Biarritz. Le seul moment où la pièce fléchit est précisément celui où Malandain ne se distancie plus de Fokine. Si les deux solistes qui interprètent la sylphide et le poète, « sifidea » et « poeta » en basque, sont de très bons danseurs, ils n’ont pas cette présence exceptionnelle qui permet aux personnages d’offrir une dimension autre que jolie.  

Sirènes

Pour avoir gagné un prix en 2016 à l’occasion d’un concours chorégraphique lancé par le Ballet de Bordeaux et par le Ballet de Biarritz en collaboration avec le Ballet de Toulouse, le danseur Martin Harriague, qui a aujourd’hui près de 32 ans, a eu la magnifique opportunité de pouvoir créer un ouvrage pour les excellents danseurs de la troupe biarrote de Thierry Malandain.

Et comme Biarritz, où réside la compagnie, et San Sebastian, où ce nouvel ouvrage a été présenté pour la première fois au public, se dressent au bord de l’Océan Atlantique, il n’était évidemment pas mauvais pour ce Basque natif de Bayonne d’imaginer une chorégraphie évoquant l’océan. Hélas ! « Sirènes », titre que Martin Harriague a donné à son ouvrage, offre tous les défauts, toutes les faiblesses d’une œuvre de débutant. Ce n’est pourtant pas le premier ouvrage de cet homme qui a déjà imaginé une dizaine de chorégraphies, mais ici tant de naïveté,  tant d’immaturité chez un auteur pourtant adulte sont confondants. A juste titre, Harriague veut prendre ici la défense de l’océan : c’est un sujet brûlant aujourd’hui, et il ne peut que trouver un fort écho dans un monde de jeunes artistes toujours prêts à défendre les justes causes qui sont dans l’air du temps. Mais pour dénoncer la gravissime pollution des océans par les déchets de matière plastique qui mettent en péril la faune et la flore marines et qui traduisent l’insoutenable et criminelle bêtise des hommes, encore faut il avoir quelque chose à dire de solide et savoir faire autre chose que de lancer en l’air d’innombrables sacs de plastique ou qu’en recouvrir un danseur qui déclame en castillan : « A mi me gusta el plastico ». Aimablement kitsch, mais toutefois dynamique lors d’un premier volet, la pièce n’est bien vite qu’une vaine succession de scènes anecdotiques qui n’apportent rien au propos qu’elles sont censées défendre. Si la scénographie de Martin Harriague n’est pas déplaisante, si ses choix musicaux (Vivaldi, Corelli, Raupach, Araia) s’expliquent mal en regard du sujet qui est abordé, la mise en scène laisse bien vite à désirer, et la gestuelle est encore plus accablante. Avoir affublé un ensemble de vingt danseurs d’une queue de sirène durant tout un tableau empêche évidemment tout développement intelligent de l’écriture chorégraphique et condamne à des images pour le moins infantiles. Un tel déficit de maturité chez un trentenaire bénéficiant du statut d’ « artiste associé » du Ballet de Biarritz, qui est un centre chorégraphique national, laisse du coup terriblement songeur.

Raphaël de Gubernatis

Visuel: Olivier Houeix

Le même programme sera repris les 5 et 6 juin prochains, sur la scène de la Gare du Midi,  à Biarritz, puis au Festival d’Arcachon, ce 21 septembre 2018.

Le ballet « Rêverie romantique » seul sera dansé le 20 avril 2018 accompagné de l’Orchestre de Bayonne-Côte Basque dans le cadre du festival « Beaux jours de la musique »

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Raphaël de Gubernatis

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