Danse
Ambra Senatore : « Le problème, c’est l’inégalité entre les lieux autorisés ou non à ouvrir »

Ambra Senatore : « Le problème, c’est l’inégalité entre les lieux autorisés ou non à ouvrir »

07 janvier 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Ambra Senatore est danseuse et chorégraphe, mais c’est en tant que directrice du Centre Chorégraphique National de Nantes que nous la rencontrons. Elle nous parle des conditions très particulières de la construction du festival Trajectoires qui se tiendra, sous une forme ou une autre dès le 14 janvier.

Mise à jour du 11 janvier 2021 :

Le festival se maintient à seule destination des professionnels. 12 spectacles et 5 étapes de travail sont maintenus dans ce format  avec des jauges réduites et un calendrier resserré sura 3 jours, du 20 au 22 janvier. 

Trajectoires, votre festival devrait se tenir dès le 14 janvier à Nantes et sur le territoire attenant. Et vos trajectoires en 2020 ont forcément été très courbes. Depuis combien de temps travaillez-vous à cette programmation, et quels ont été les principaux obstacles ?

Ce festival est un projet collectif en premier lieu, car sa direction artistique est partagée entre 9 partenaires (CCNN, lieu unique, théâtre Onyx, TU-Nantes, La Soufflerie, Le Grand T, Stereolux, Musique et danse en Loire Atlantique, Angers Nantes Opéra). Nous nous retrouvons tous les deux mois pour préparer la programmation, ce travail a débuté l’année dernière, bien avant la crise sanitaire liée au COVID-19. Celle-ci a fragilisé le montage du festival, surtout à partir de l’automne 2020, quand des créations et la venue d’artistes internationaux ont dû être annulées. Mais nous avions pu maintenir un grand nombre de RDV, et l’édition s’annonce belle. Elle est cependant, à l’heure où nous écrivons ces mots, très incertaine et compromise, car personne ne sait si les théâtres pourront ré-ouvrir en janvier. Mais nous avons la chance de travailler ensemble, et avec les artistes, dans une grande écoute et bienveillance.

 Les trajectoires cela porte dans son nom quelque chose que vous assumez dans votre CCN, celle de montrer toutes les danses. Mais comment tissez-vous du lien entre des esthétiques aussi différentes, par exemple, que celles lyriques des Frères Ben Aïm et celles formelles de Loïc Touzé ? La danse comme le théâtre a souvent “son” public. Les adeptes des courbes ne sont pas forcément ceux des lignes. Comment faites-vous pour justement faire entrer des ronds dans des carrés ?

Trajectoires c’est aussi un nom qui indique le fait que nous ne voulons pas avoir une thématique, une unité d’approche, de vision dans ce festival. Nous souhaitons montrer au public et aux professionnels une vraie diversité. Une diversité d’origine, d’approche, d’âge, de parcours, de politique. C’est pour cela que nous avons les frères Ben Aïm et Loïc Touzé, mais aussi Carolyn Carslon et Catherine Contour dans un même festival. Cela nous tient vraiment à cœur et c’est aussi cela qui est précieux et beau. Trajectoires est un projet proposé par 9 structures culturelles, avec également 12 partenaires associés. Nous mettons sur la table différentes propositions et il y a un très bel échange entre les 9 directeurs pour en arriver à une composition diverse, ouverte, et vivante. Chaque édition est différente, avec cependant des lignes de forces qui sont au cœur du projet du festival : diversité des esthétiques bien sûr, mais aussi une attention aux spectacles qui entrent dans la ville, hors du cadre des théâtres, ainsi qu’aux propositions participatives.

Vous vous emparez de la notion vaste du “territoire” et vous programmez sur 19 lieux. Que cela veut-il dire ? Est-ce que vous tissez un maillage avec les autres directions ? Vous pensez le festival ensemble ?

La notion de territoire est très importante. Nous faisons un festival pour ce territoire et pour nos publics du territoire. Et avec les partenaires culturels du territoire qui souhaitent s’impliquer dans cette démarche pour partager autour de la danse. La direction artistique du festival est collégiale, comme dit plus haut. La relation au territoire est aussi celle du soutien aux artistes régionaux. Ce temps fort permet la visibilité de travaux d’artistes du territoire. Et ils sont nombreux et talentueux ! Cela dit, le festival propose bien entendu aussi des pièces d’artistes français comme internationaux, grâce aux nombreux lieux culturels qui y participent et permettent une réelle diversité des parcours des chorégraphes.

Sauf erreur de ma part, vous ne proposez pas l’un de vos spectacles au sein du festival . Pourquoi ? Est-ce que vous avez toujours le temps d’écrire et de danser ?

Je ne propose effectivement pas l’un de mes spectacles dans le festival. Ce n’est pas par manque de temps pour écrire et danser, même si la direction du CCN complexifie les choses et demande beaucoup de travail (sur l’administration, le choix des compagnies à soutenir, le suivi de projets sur le territoire, les actions culturelles et de médiation qui me parlent beaucoup, m’intéressent). Mais je reste en capacité de créer et danser.
C’est un choix de ne pas programmer l’une de mes pièces dans ce festival. C’est peut-être l’héritage d’une perversion. Il y a eu une époque en Italie, où les compagnies ne pouvaient pas demander de subvention pour un projet de création mais pouvaient en obtenir pour des projets de festival. Pour présenter son spectacle, il fallait organiser un petit festival. L’héritage de cela reste dans ma mémoire même si je sais que le contexte est ici très différent. Je n’ai pas présenté mes pièces de répertoire dans Trajectoires, mais, dans d’autres éditions, j’ai proposé des formats différents de rencontres avec les publics : une déambulation au musée d’art, une création avec des danseurs amateurs pour la Nocturne au Château… Les pièces pour plateau de mon répertoire, je les présente à d’autres occasions, grâce aux belles collaborations que nous avons avec nos partenaires. Car la danse à Nantes est présente sur toute la saison, pas seulement pendant le festival !

Vous proposez des séquences jeune public, certaines dès 9h 10h ! Comment travaillez-vous au sein du CCN mais aussi pour Trajectoires cette école du spectateur ?

Le festival s’adresse à tous les habitants de Nantes, et nous sommes heureux de présenter cette année des projets qui s’adressent aux familles. Le jeune public est un public très important pour moi, et ça l’est pour tous ceux qui ont le souci de vraiment avoir un apport envers la cité. Il y a le public adulte mais aussi les jeunes, les petits qui deviendront des spectateurs aussi. Nous pensons que cela apporte vraiment quelque chose dans la formation de la personne de pouvoir fréquenter le spectacle vivant et plus spécifiquement la danse. Le CCN a une grande attention au jeune public avec de nombreux ateliers, des projets dans les écoles et au sein d’associations dédiées aux petits. Trajectoires a aussi cet espace, de manière limitée par rapport à d’autres a d’autres – très beaux – festivals jeune public sur le territoire, comme Nijinskid ou Petits et Grands.
Nous souhaitons élargir le public du festival et rester ainsi en cohérence avec l’idée que Trajectoires présente une diversité de projets et d’approches. Ainsi tous peuvent trouver des spectacles qui les intéressent : amateurs, connaisseurs et curieux.

J’ai commencé par vous interroger sur le passé proche, cette dernière question nous pousse à penser à demain. J’imagine que vous avez dû parer à toutes les éventualités. Comment allez-vous adapter le festival ( jauge, gel, couvre-feu…)

Depuis la rentrée, nous nous interrogeons sur la manière d’adapter le festival, avec la décision à chaque fois d’attendre d’être au plus proche du festival pour prendre une décision et trancher.
Certains projets impliquant des voyages depuis l’étranger de la compagnie ne pourront pas avoir lieu. Les projets ont été remplacés – c’est le cas du projet de LA(HORDE) – ou annulés, comme le spectacle de Roberto Castello que nous coproduisons au Centre Chorégraphique National de Nantes. Nous ne voulons pas abandonner dès maintenant. Nous attendons les annonces du gouvernement début janvier et avons décidé de ne pas encore ouvrir la billetterie. Nous avons seulement annoncé le nom des artistes. Si les théâtres étaient autorisés à ouvrir, les horaires devront aussi probablement être repensés.

Nous pensons qu’il est indispensable de soutenir les artistes du festival ayant des créations. Autrement nous nous retrouvons dans une situation qui existe pour beaucoup d’artistes dans le milieu de la danse, du théâtre et probablement de la musique : nous créons des pièces qui n’auront jamais de visibilité, c’est le risque. Cette situation risque de créer un « bouchon » de plein de pièces qui n’auront pas eu de public et qu’il faudra montrer.
C’est une situation très grave et nous pensons qu’il faut au moins sauver et programmer les pièces des artistes qui présentent leurs créations durant le festival. Dans le pire des cas, les créations seront uniquement présentées à un public de professionnels. C’est un peu de l’entre soi, mais si la loi le permet, il y aura au moins eu cette sortie publique. Sinon c’est vraiment une grande tristesse d’avoir travaillé pour ne jamais présenter la pièce.

Il y a bien sûr eu des ajustements de jauge, du gel à disposition. Nous sommes capables de suivre ces indications mais il faut que le gouvernement les donne et nous fasse confiance. Le problème, c’est l’inégalité entre les lieux autorisés ou non à ouvrir. C’est une inégalité qui nous pèse.

Informations pratiques ici.

Visuel : ©Trajectoires

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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