Danse

Le « 31, rue Vandenbranden » du collectif « Peeping Tom passe au numéro 32 avec le Ballet de Lyon

Le « 31, rue Vandenbranden » du collectif « Peeping Tom passe au numéro 32 avec le Ballet de Lyon

13 septembre 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Qui donc a eu l’idée saugrenue d’évoquer le sublime film japonais qu’est « La Ballade de Narayama » de Shohei Imamura à propos du spectacle du collectif « Peeping Tom » ? Intitulé « 32, rue Vandenbranden », il est repris aujourd’hui par le Ballet de Lyon à l’adresse du « 31, rue Vandenbranden ». Et quel rapport trouver entre l’histoire déchirante d’une vieille femme impotente qui part, transportée sur le dos de son fils, pour mourir dans la montagne afin de ne pas peser sur l’existence de ses descendants, et cette succession de scènes décousues qui constitue cette pièce jadis créée pour huit interprètes et aujourd’hui remontée pour une quinzaine de danseurs-acteurs ?

Nus dans le blizzard

La réalisation scénique de « 31, rue Vandenbranden » est assurément remarquable. Un décor extrêmement réaliste (Nele Dirckx, Yves Leirs, Frederik Liekens) dévoile trois cabanons de bois et de verre parfaitement incongrus dans la solitude glacée d’un univers de montagnes enneigées, et perdus sous un immense ciel nocturne d’une beauté saisissante. Au coeur de cet univers désolé, de minables personnages s’agitent avec frénésie dans des tenues hivernales qui cadrent avec le froid glacial qu’évoque la scène, mais qu’on retrouve aussi quasiment dénudés dans le blizzard. Et c’est une chose qui contribue fortement au malaise ressenti par le spectateur qui lui aussi, quittant la chaleur estivale qui règne durant ce mois de septembre à Lyon, se retrouve plongé dans le froid excessif que fait régner un air conditionné mal réglé dans la salle de l’Opéra de Lyon.

Une pièce aujourd’hui incompréhensible

Si le décor est saisissant, le climat musical dans lequel il baigne ne l’est pas moins. Les compositions de l’Argentin Juan Carlos Tolosa, inspirées de pièces du répertoire signées de Stravinsky, de Debussy ou de Vivaldi, pour autant qu’on puisse les reconnaître au passage, ou, dans une moindre mesure, celles du Belge Glenn Vervliet, ces compositions contribuent puissamment à la dramatisation de l’atmosphère de « 31, rue Vandebranden »
Mais pourquoi ce titre, quand on est manifestement transporté dans des solitudes glacées d’un plateau désolé où les rues sont inexistantes ? Dans cette adaptation de la pièce créée par Gabriela Carrizo et Franck Chatrier, ce n’est pas là la moindre des incohérences. Si elle avait, dit-on, du sens au moment de sa création pour huit interprètes sous le titre de « 32, rue Vandebranden », la pièce qui mettait en scène deux étrangers débarquant au sein d’une petite communauté de déshérités, est devenue aujourd’hui parfaitement incompréhensible dans sa succession de scènes aux rapports peu lisibles entre elles. Et c’est bien évidemment ce qui gâche tout et rend la légitimité de l’entreprise quelque peu douteuse.

Nourris de scènes fantastiques

Pourtant les tableaux conçus par les deux metteurs en scène, avec l’aide de leurs deux dramaturges, Hildegard De Vuyst et Nico Leunen, ces tableaux sont plastiquement superbes le plus souvent. Evidemment nourris par des scènes de films fantastiques, par des ambiances d’horreur, de violence ou de mystère, ou par des effets d’une intense poésie, comme celle des parapluies noirs dansant sous un vent de tempête, ces images vivantes, où les gestes les plus quotidiens côtoient les gestes les plus insolites, sont de facture infiniment soignée. Le malheur, une fois encore, vient du fait qu’il ne s’en dégage pas grand chose.

L’admirable travail des danseurs du Ballet de Lyon

Dans l’aventure au sein de laquelle s’est jetée le Ballet de Lyon, le plus étonnant est le travail théâtral des danseurs de la troupe qui s’y comportent en excellents acteurs. Eux qui sont de si admirables interprètes de Merce Cunningham ou de Trisha Brown, de Jiri Kylian ou de William Forsythe, donc des virtuoses pratiquant de la danse pure, se sont ici métamorphosés en acteurs généralement muets dignes de tous les éloges. Sans doute ont-ils été bien dirigés sur le plan dramatique par les deux auteurs, mais ils ont dû surtout travailler livrés à eux-mêmes, en visionnant les vidéos des précédentes productions. La matière proprement chorégraphique de « 31, rue Vandebranden » est des plus sommaires. Ce qui compte ici, c’est l’expression dramatique. Et les danseurs ont relevé le défi avec panache. Peut-être ont-ils puisé leur justesse et leur excellence dans l’expérience théâtrale issue du travail effectué avec le Suédois Mats Ek. Ce sont eux de toute façon qui sortent grands vainqueurs de cette adaptation de l’ouvrage de Gabriela Carrizo et de Franck Chartier : sans leur interprétation magnifique qui ne fait que perpétuer la renommée de souplesse artistique du Ballet de Lyon, le spectacle n’eut été qu’une succession de scènes incompréhensibles.

Car on pourrait parfaitement comparer ce dernier à un beau discours truffé de jolies formules, de tournures savantes. Mais un discours qui en définitive ne voudrait rien dire et où l’on aurait le sentiment que l’orateur n‘aurait parlé que pour le plaisir de faire des phrases, sans nul souci de communique quoi que ce soit à l’auditeur.

Raphaël de Gubernatis

« 31, rue Vandebranden », interprété par le Ballet de l’Opéra de Lyon, dans le cadre de la Biennale de la Danse de Lyon.
Opéra de Lyon jusqu’au 15 septembre 2018.

Le Ballet de Lyon qui sera en tournée cette saison à Amsterdam, Nîmes, Lille, Grenoble, Montpellier, Châlons-sur-Saône, Anvers, Porto, Madrid et Barcelone, sera également à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, du 27 au 29 septembre 2019, avec l’increvable production de « Cendrillon », fastueuse réussite de Maguy Marin sur la partition de ballet de Serge Prokofiev. Un spectacle qui a connu plus de deux mille représentations dans le monde entier.

Visuel : © Michel Cavalca

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Raphaël de Gubernatis

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