Cirque
« In Bìlico » : sur le fil au bord du monde

« In Bìlico » : sur le fil au bord du monde

14 juillet 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 12 au 17 juillet, le Festival d’Alba la Romaine, organisé par la Cascade – Pole Cirque vit sa 21e édition. Une résurrection, comme pour beaucoup de festivals qui ont été empêchés pendant ces deux dernières années. Une fête donc, mais aussi un rendez-vous du cirque contemporain, l’occasion de découvrir le spectacle In Bìlico de la cie Spéciale K, après la cérémonie d’inauguration.


A tout seigneur, tout honneur, dit-on – parce qu’il faut bien commencer quelque part, c’est par un petit rendez-vous protocolaire que la 21e édition du Festival d’Alba la Romaine commence ce mardi 12 juillet. Une cérémonie ouverte avec un brin de retard, où les édiles ont la bonne idée de ne pas se lancer dans des discours-fleuves. Le lever de rideau est ensuite immédiat – façon de parler puisque le spectacle inaugural du festival était une proposition en plein air, gratuite de surcroît : In Bìlico de la Spéciale K.

Le fil en mouvement, une structure de cirque originale

Tenir un spectacle entier à trois fildeféristes, c’est un peu une gageure : pas facile de tenir l’attention pendant 50 minutes avec la répétition d’aller-retours sur une ligne un peu contrainte. Pour déjouer cela, In Bìlico met en œuvre un agrès-structure assez imposant, qui tend six fils entre les branches de ce qui pourrait être comme une grande fleur en métal. L’ensemble est monté sur un axe qui permet de faire tourner tout cela d’un bloc : voilà résolu le problème du côté statique du fil, si tant est que problème il y ait.

Les trois circassiens peuvent donc évoluer en parallèle ou en solo, décrire des parcours autour de la structure, ce qui autorise une certaine richesse de mouvement. Cela permet à la dramaturgie de composer autour d’une découverte progressive de cet environnement, les trois interprètes apprivoisant graduellement les possibilités de circulation de fil en fil. Il y a quelques figures osées, tels des saltos arrière, plutôt techniques et en tous cas très spectaculaires, et pratiquement aucun passage au sol. Pendant ce temps, un musicien joue en direct une musique à dominante électronique, avec une forte composante percussive.

Un univers énigmatique, une dramaturgie perfectible

On ne comprend guère la situation proposée : même si on voit clairement aux costumes que la situation est campée dans un futur quelconque – tissus chatoyants, vêtements fluides et asymétriques dont on nous dit qu’ils sont inspirés du trait d’Enki Bilal – on saisit mal la relation entre les personnages : le musicien, premier en scène, qui semble ensuite accueillir les trois circassiens qui arrivent ensuite – pélerins ? migrants ? nomades? Mis à part le fait que les trois découvrent et explorent la structure, et à un moment tombent épuisés, on ne sait quels sont les enjeux, sinon ceux de la pure technique du fil. Ce qui pourrait d’ailleurs n’être pas dérangeant en soi.

Mais, malgré son côté spectaculaire, le spectacle a du mal à trouver son rythme et son intensité, et son découpage en trois “actes” crée des effets de “fausse fin”. Le spectacle ne joue pas avec le public, enfermé derrière un quatrième mur qui, en l’absence d’une narration captivante qui le sublimerait – à défaut de le justifier -, détonne un peu avec les habitudes du cirque contemporain. La qualité du contact entre les interprètes aurait pu compenser – mais on ne sent pas une qualité de relation particulière entre eux, même quand ils s’appuient les uns sur les autres pour évoluer. Les deux interprètes masculins restent très concentrés sur ce qu’ils ont à faire, seule l’interprète féminine mettant du jeu et de l’intention dans le visage ou dans le corps.

Un spectacle agréable, à voir vieillir

Restent un agrès impressionnant, quelques figures épatantes, et quelques beaux tableaux quand les trois circassiens se retrouvent pour mieux se re-séparer. Peut-être manque-t-il les lumières d’une salle – on a vu le spectacle dans sa version extérieure – pour créer une ambiance, proposer un univers. C’est assez beau, c’est assez impressionnant, mais cela ne suffit pas tout à fait à charmer pour l’instant. La belle qualité des interprètes et la force de l’agrès pourraient donner une intensité au spectacle, qui est très jeune et a peut-être besoin de trouver ses marques.

Ce n’est évidemment pas désagréable, mais en termes d’émotion ou de dramaturgie le cirque contemporain a montré qu’on pouvait avoir des attentes plus fortes. Si le spectacle, comme replié sur lui-même, se déployait avec un peu plus de générosité en direction du public, il y gagnerait déjà sans doute beaucoup.

GENERIQUE

Écriture, interprétation : Julia Figuière, Julien Posada, Florent Blondeau

Co-écriture, mise en scène : Julien Lambert

Conception sonore, musique : Antonin Leymarie

Conception scénographique : Jean Christophe Caumes

Construction : Eric Noël

Régie G : Mathieu Rouquette

Régie son : Morgan Romagny

Création lumière : Alix Veillon

Création costumes : Solenne Capmas

Regard chorégraphique : Dalila Cortes

Administration / Production : Laure Bonnefond

 

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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