Cirque
« Coeurs Sauvages » : du corps au coeur, il n’y a qu’un trait… de douceur

« Coeurs Sauvages » : du corps au coeur, il n’y a qu’un trait… de douceur

14 juillet 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Festival d’Alba la Romaine, organisé par la Cascade – Pôle Cirque, s’offre aux fidèles comme aux visiteurs de passage du 12 au 17 juillet. Plusieurs parcours de spectateur sont possibles la première journée, l’un passant par FIQ! Réveille-toi (version extérieure) du Groupe acrobatique de Tanger et Maroussia Diaz Verbèke, mais on a favorisé la première de la nouvelle création de la cie Les Colporteurs, intitulée Coeurs Sauvages.

Un chapiteau comme une confortable volière

Sous le chapiteau des Colporteurs, l’espace est quadrillé de câbles qui soutiennent de multiples agrès : quatre fils, mais aussi des tissus aériens, des cordes, des mâts, on sent d’office que le regard portera vers le haut. Au sol, une grande moquette ronde fait office de piste circulaire – une bonne idée, les poils plutôt longs gardent la trace des déplacements, en même temps que le moelleux convient bien à un spectacle qui propose, de multiples façons, une forme de douceur.

Sur fond de pépiements d’oiseaux et de bruits d’ailes, une fildefériste toute de blanc vêtue s’avance sur un fil, puis un autre, faisant le tour du chapiteau – trois des fils sont disposés en triangle et permettent de faire un circuit pour revenir à son point de départ. A son costume, à ses mouvements saccadés en rythme avec la bande-son, on comprend bien qu’elle campe un oiseau, et que l’espace du chapiteau s’offre comme une forme d’étrange volière. Cette image initiale va permettre de colorer la suite du spectacle, où cette indication d’un univers aviaire se fait plus discret – sans que l’idée de la volière ne s’efface jamais vraiment.

Animalité… et chaleur humaine

Les sept interprètes circassiens qui vont se croiser sur – et au-dessus – de la piste ne s’avancent pas grimés en animaux, mais ils présentent quelque chose d’une animalité, de l’expression d’une nature sauvage à laquelle il vont laisser libre cours, ou qu’ils vont aller chercher en eux. Ce n’est pas tout à fait nouveau en cirque, et en général dans les arts du corps et du mouvement, mais il est assez rare qu’on cherche en direction du monde aviaire. Pas de recherche de mimétisme ici, mais des accents, des impressions – même si, au final, la nature mammifère des interprètes humains prend largement le pas sur la métaphore de l’oiseau. Au final, toutefois, l’impression de volière persiste en raison de l’utilisation de l’espace.

Cette galerie de personnages muets est surtout attachante en raison des liens qui soudent les interprètes. Le spectacle met en scène beaucoup de situations de coopération, d’approche mutuelle, voire de séduction. Mais au-delà de l’écriture, c’est la qualité réelle du contact entre les interprètes qui séduit et emporte finalement le public. Il y a une grande qualité d’écoute – qui s’étend aux trois musiciens qui accompagnent le spectacle en live. Des sourires qui ne sont pas feints. Des embrassades franches. Une attention et une précaution réelle dans la façon d’habiter l’espace physique et symbolique ensemble. Une très belle énergie se dégage de l’ensemble, qui sied vraiment bien à ce spectacle qui pourrait avoir été écrit avec dans l’idée de donner envie aux spectateurs de se faire des câlins à la sortie.

Technique de haut vol pour spectacle perché

La compagnie Les Colporteurs est connue pour écrire un cirque très porté vers les disciplines aériennes, et Coeurs Sauvages ne fait pas exception à la règle. Les agrès sont très fortement tournés vers l’aérien : tissu, corde lisse, mât chinois en version fixe ou ballante, fil de fer, une part très grande est réservée à la prise de risque en hauteur. Cela va de pair avec une utilisation totale de l’espace de la piste, qui est utilisé jusqu’en haut du chapiteau, maillé par des câbles soutenant les agrès, câbles que les artistes ne rechignent pas à utiliser pour étendre leur espace de jeu. Cela n’exclut pas un certain nombre de passages au sol – et l’un des interprètes est même spécialisé dans l’acrodanse – avec de jolis tableaux de groupe. Mais on sent que l’écriture trouve surtout son aise et prend surtout son ampleur dans les figures aériennes.

Techniquement, le niveau des circassiennes et des circassiens est très élevé. Toutes les personnes sur et au-dessus de la piste sont polyvalentes, et capables de belles prouesses dans leurs spécialités respectives. On ne peut pas tout énumérer, mais il faut souligner l’énergie, la présence scénique et la virtuosité qui caractérise cette distribution. Le solo de tissu aérien de Manuel Martinez Silva est à couper le souffle – après un duo tissu-corde tout en jeu et en émotion. Les passages au mât sont intenses, rythmés, chargés en énergie, et ils culminent quand Marie Tribouilloy engage un jeu d’approche avec un autre des interprètes particulièrement brillant, Laurence Tremblay-Vu, juché sur son fil.

Dramaturgie légère pour spectacle feel good

La mise en piste utilise avec talent toutes les possibilités d’évolution aérienne pour donner une ampleur au spectacle dans toutes les dimensions de l’espace qu’on ne voit pas si souvent. Le rythme et l’énergie sont globalement très bien dosés – il y a de très beaux moments d’intensité, avec des duos particulièrement chargés et quelques scènes de groupe bien enlevées, qui contrastent avec les explorations au fil qui ont une tonalité plus contemplative. Dans l’ensemble, une petite longueur se fait à peine sentir, déjà largement gommée par l’entrain avec lequel toute la distribution se donne à fond, plutôt très encouragée par le public d’Alba, pas avare d’applaudissements.

Au niveau de la dramaturgie, la légèreté est de mise : il s’agit d’un spectacle dont l’enjeu est d’explorer les possibilités de l’espace, et de donner à sentir des relations, des interactions, pas de tenir une narration. On l’a signalé, l’impression initiale de la volière est souvent perdue de vue, pour se retrouver ponctuellement, de même que l’animalité. A dire vrai, si le spectacle séduit, au-delà de la mise en scène, c’est surtout parce que la virtuosité des interprètes – musiciens compris – est indiscutable, et que le spectacle est chargé de bonnes ondes. C’est peut-être un peu léger dans l’écriture globale, les esprits chagrins oseraient peut-être même dire que le propos serait un peu mièvre, mais d’un autre côté on peut aussi affirmer que ça fait un bien fou. Cet univers étonnant où même le vilain petit canard finit par trouver sa place, c’est bien possiblement quelque chose dont tout le monde a besoin en ce moment !

En somme, Cœurs Sauvages, sans réinventer le cirque contemporain – mais doit-on nécessairement le faire à tous les coups ? – est une proposition circassienne pleine de séductions, immensément sympathique, qui maîtrise parfaitement ses techniques et sa mise en scène… et qui fait se sentir bien. Ça devrait être remboursé par toutes les bonnes mutuelles !

GENERIQUE

Avec, de la piste à la coupole :

Valentino Martinetti (danse, acrobatie), Anniina Peltovako (fil, clown), Riccardo Pedri (corde lisse), Molly Saudek (fil), Manuel Martinez Silva (tissu aérien), Marie Tribouilloy (mâts fixe et oscillant), Laurence Tremblay-Vu (funambule).
Musique : Damien Levasseur-Fortin (guitare, contrebasse), Coline Rigot (violon, voix), Tiziano Scali (électro-acoustique)

Equipe de création et production :

Conception, écriture et mise en scène : Antoine Rigot, Agathe Olivier

Collaboration à la chorégraphie : Molly Saudek

Composition musicale et électro-acoustique : Damien Levasseur-Fortin, Tiziano Scali

Collaboration à l’écriture musicale : Coline Rigot, Raphaël-Tristan Jouaville

Scénographie : Antoine Rigot, Patrick Vindimian

Lumières : Eric Soyer

Costumes : Hanna Sjodin assistée de Camille Lamy

Direction technique : Pierre-Yves Chouin

Régie chapiteau : Christophe Longin, Florent Mérino

Régie : Olivier Duris (lumières), David Lockwood (plateau), Stéphane Mara (son)

Direction de production, administration : Fanny Du Pasquier

Chargée de diffusion : Natacha Ferrer

Chargée de communication : Océane Tiffon

Photo : © Sébastien Armengol

Avignon OFF : L’encyclopédiste au Train Bleu
L’aventure intérieure, au cœur du microbiote
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture