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circusnext : on peut être (un peu) sérieux quand on a 20 ans

circusnext : on peut être (un peu) sérieux quand on a 20 ans

15 juin 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le vendredi 20 mai, circusnext, le label de cirque européen, fêtait ses 20 ans au Théâtre de la Cité internationale. L’occasion de voir en soirée deux spectacles captivants : Through the Grapevine d’Alexander Vantournhout, et Fissure de Camille Boitel.

Through the grapevine d’Alexandre Vantournhout

Un anniversaire institutionnel, placé sous le signe de la réflexion

Cette journée du 20 mai commençait par une journée spéciale de discussions consacrées au cirque contemporain. En effet, circusnext, en tant que label qui repère des artistes de cirque émergent sur toute la scène européenne, est situé à un carrefour privilégié qui lui permet une observation minutieuse de la création contemporaine. Aussi bien, le réseau sur lequel s’appuie le label est fort d’une trentaine de partenaires, répartis sur 17 pays, qui unissent leurs forces pour parvenir au repérage de talents nouveaux, à l’accompagnement de la création émergente, avec une forte dimension de coopération européenne.

Etaient ainsi programmées des discussions successives sur Le corps et ses défis?: enjeux physiques et sociaux, soin, kinesthésie, puis Du pouvoir aux limites?: identités, diversités, puis enfin Faire et voir le cirque autrement : formats, normes, attentes. Les panels mêlaient artistes et universitaires, pour des réflexions de haute tenue.

Through the Grapevine : l’accord divin du duo élastique

Alexander Vantournhout fait partie des artistes qui ont été repérés puis accompagnés par le dispositif circusnext. Dans cette création commencée avant la crise sanitaire mais achevée pendant, le jeune chorégraphe circassien confirme qu’il est l’un des artistes les plus fascinants de la scène contemporaine.

Ce pas de deux est organisé autour du corps de ses deux interprètes, singulièrement sur ce qu’ils ont de différent, de faillible, d’asymétrique. Pour finalement mettre en scène la façon dont ils peuvent se retrouver dans l’exploration commune de leurs possibilités, à la fois dans l’occupation de l’espace et comme le support qu’ils s’offrent l’un à l’autre. Aussi le spectacle commence-t-il par une séquence courte, drôle, très bien pensée, où les deux partenaires donnent à constater les différences de leur morphologies : des bras et des jambes plus ou moins courts, une stature différente, des rapports de longueur différents également.

Puis commence la recherche graduelle des limites de ce que ces deux corps – différents par leur constitution mais unis par la volonté de les mobiliser au service d’une même proposition artistique – peuvent accomplir, dans une recherche de symétrie de mouvement qui confine à la gémellité. Les deux corps s’imbriquent de plus en plus, la partition devient graduellement plus physique, les appuis de l’un servent à l’autre, les deux danseurs-acrobates font circuler entre eux leur poids et leur énergie cinétique avec une fluidité confondante. En restant presque toujours au contact, ils établissent une façon d’être au plateau qui passe entièrement par l’écoute tactile du corps de l’autre, sa situation dans l’espace, son centre de gravité, ses besoins en termes d’équilibre.

Ce spectacle très dépouillé propose une mise en scène qui va à l’essentiel : les corps des deux interprètes, tout juste vêtus d’un short, un plateau nu avec un tapis de danse blanc en forme de trapèze, qui crée un effet de lignes de fuite vers le lointain. Ce dispositif crée une illusion d’optique qui, lorsque les interprètes jouent dans la profondeur, crée énormément de champ.

Un spectacle précis, exigeant, mais pour autant pas du tout dénué d’un humour espiègle, qui alterne entre moments de grâce et de prise de risque. Au final s’en dégage une grande humanité : non seulement parce que les singularités et les faiblesses des deux interprètes sont accueillies telles quelles, mais aussi parce que la communication qui s’établit entre les deux danseurs a quelque chose de touchant, presque troublant.

Fissure : le clown en abyme

Camille Boitel fait également partie des artistes les plus novateurs et les plus fascinants de la scène circassienne contemporaine. Avec sa complice Sève Bernard, qui cette fois ne l’accompagne pas au plateau, il signe ici un spectacle vraiment singulier, dans lequel se croisent de nombreux éléments de ses recherches.

Fissure est avant tout un spectacle de clown, mais un spectacle de clown qui aurait été porté plus loin que tous les spectacles de clown avant lui. Fissure est le nom de ce personnage incroyable qui évolue sur un plancher incliné, où sont disposés quelques éléments de mobiliers – lit, table, fauteuil, armoire – qui font penser à un intérieur sans âge, un peu vétuste et étriqué. Incroyable personnage, d’abord, par son apparence : immense perruque rouge éclatant qui descend sur les reins, manteau vert aux reflets moirés sur une longue robe blanche et des bottes de cavalier. Incroyable, ensuite et surtout, par son comportement : infiniment maladroit, il rate immanquablement tout ce qu’il entreprend, et les conséquences de ses échecs sont souvent fatales… sauf lorsqu’il tente de mettre fin à ses jours, auquel cas son décès semble tout à fait impossible.

Camille Boitel a toujours aimé l’accident, la foirade, le personnage qui trébuche, les fausses chutes, les chausse-trappes, les appuis qui se dérobent et les décors qui s’effondrent, les doublures et les mannequins. Il semble en tirer ici toutes les conséquences : cette fragilité ontologique qu’il met en scène dans tous ses spectacles est un prétexte en puissance pour un clown qui détruirait tout sur son passage.

Mais avec Sève Bernard ils portent finalement ici la mécanique au degré supérieur : c’est la représentation elle-même qui finit par se détraquer, les techniciens plateaux révélés, les doubles fond exposés, les lumières salle devenues folles. Graduellement, ce qui était du clown physique pur, à la Buster Keaton, devient autre chose : le rythme s’allonge, le comique – en s’appuyant sur un personnage qui commence à prendre de la densité – peut se transformer en comique de situation voire en comique psychologique. L’écriture propose un pas de côté, de regarder le clown en tant que clown, de l’observer faisant spectacle. La représentation s’achève d’ailleurs sur la métamorphose, par couches successives, du clown qui s’efface pour laisser l’acteur revenir à la surface.

Depuis sa création en mars 2022, le spectacle a énormément évolué : ses deux auteurs n’ont manifestement pas chômé, et l’œuvre a considérablement bougé. Beaucoup de séquences ont disparu, de nouvelles sont apparues, la fin du spectacle a été réécrite, les enjeux sont clarifiés. La proposition est resserrée, et elle y gagne en énergie même si quelques moments présentent encore le risque de laisser décrocher les spectateurs les moins investis. Cette capacité à laisser un spectacle au travail, à l’ajuster continuellement, à ne rien tenir pour acquis et, avec humilité, revenir cent fois sur l’ouvrage, est suffisamment rare pour être souligné.

Fissure est un spectacle drôle, mais il dit aussi quelque chose du théâtre et de la vanité de ses artifices, il dit aussi quelque chose de la poésie qui réside dans nos échecs et nos failles individuelles. Peut-être que si Fissure rate aussi monumentalement tout ce qu’il fait, c’est pour nous aider à assumer nos propres défauts et accidents, qui ont l’air bien modestes au regard des siens…?

GENERIQUES

Through the Grapevine

Concept & chorégraphie : Alexander Vantournhout
Création & interprétation : Axel Guérin & Alexander Vantournhout
Assistance chorégraphique : Emmi Väisänen
Musique : Andrea Belfi
Dramaturgie : Rudi Laermans
Direction de répétitions : Anneleen Keppens
Conception lumière : Caroline Mathieu
Proposition de lumière : Harry Cole
Costumes : Anne-Catherine Kunz
Technique : Rinus SamynConcept & choregraphy: Alexander Vantournhout

Fissure

Ecriture et mise en scène : Camille Boitel et Sève Bernard
Idée originale, scénographie et interprétation : Camille Boitel
Jeu et manipulations d’objets : Juliette Wierzbicki
Régie plateau : Audrey Carrot
Régie lumière : Jacques Grislin
Construction décors : Vincent Gadras
Accessoires : L’immédiat, Guillaume Béguinot et Margot Chalmeton,
Avec l’aide de Franck Limon-Duparcmeur, Maxime Burochain, Sylvain Giraudeau, Hervé Vieusse et Louise Diebold
Remerciements à Christophe Charamond et Thomas Marechal
Confection des costumes : Caroline Dumoutiers, Nathalie Saulnier, Lucie Milvoy
Régie générale : Stéphane Graillot
Administration, production et diffusion : Elsa Blossier

Photo : (c) Bart Grietens

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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