Spectacles
1er avril, l’accomplissement d’Yves-Noël Genod aux Bouffes du nord

1er avril, l’accomplissement d’Yves-Noël Genod aux Bouffes du nord

08 avril 2014 | PAR Christophe Candoni

Il y a quelques mois, Amélie Blaustein-Niddam découvrait en avant-première les prémices d’une création qui s’annonçait grandiose (ICI), celles de « 1er avril », le nouveau spectacle d’Yves-Noël Genod présenté actuellement aux Bouffes du nord. Créateur génial d’images, de sons, d’ambiances, d’instants poétiques et suspendus fortement inspirés par la  puissance du lieu qu’il habite, par l’éloquence des corps, la beauté de la musique, Yves-Noel Genod déploie une fois de plus une constellation magique de tableaux, de flashs tout juste esquissés et déjà éternels comme autant de strates et de bribes vacillantes, incertaines, qui se gravent dans les mémoires en mêlant le dérisoire et le profond, le trivial et le sublime, l’opacité et la lumière, pour dire l’existence dans toute sa vacuité et sa plénitude. Singulier, personnel, indescriptible, le théâtre d’Yves-Noel Genod s’offre en se dérobant et ouvre une antre merveilleuse vers un imaginaire fulgurant. 

Genod aime bousculer et unir les formes artistiques sans frontière. Son théâtre poreux est « in-catégorisable » et riche de sa multiplicité. Pas de texte ni d’intrigue, pas de personnages. Le geste est minimal mais jamais désinvolte ni anodin. Tout y fait langage et sens.

« Il n’y a pas de spectacle » prévient-on au début de la représentation. Tellement plus nous attend. Une pièce d’Yves-Noel Genod est toujours un peu ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. On ne sait jamais à quoi s’attendre car c’est une expérience unique. Il ne faut pas se méprendre, son art ne se pense pas en termes de monstration, d’efficacité. Il demeure vaporeux, énigmatique, dépasse la compréhension rationnelle, impose l’errance, la perte, l’absence. Il est riche du vide, du manque, de l’abyme, du rien qui chez lui est tout.

Les mythiques Bouffes promettaient d’être un écrin parfait à sa nouvelle création. Genod magnifie le lieu qu’on dirait immuable, forcément sublime dans sa décrépitude. Ces murs immémoriaux et rougeoyants semblent comme déjà hantés des fantômes du théâtre, bientôt rejoints par les figures étranges que fait apparaître et disparaître le metteur en scène. Elles ne font qu’être là, occuper la scène, l’habiter et rendre ainsi l’espace offert à la contemplation plus sensible, plus vivant.

Les 18 interprètes-performeurs aux multiples talents sont des présences irradiantes, anonymes et passagères. Parmi eux, citons le contre-ténor Arnaud Dazin, nu sous un long manteau informe et la soprano Jeanne Monteilhet plus apprêtée en robe de concert, dont les voix confondantes font entendre des airs baroques doux et déchirants.

Il y a aussi quelque chose d’infiniment drôle et délicat chez Yves-Noel Genod, qui apparaît lui-même sur scène, silhouette étirée, chevelure blonde et costume pailleté, pour dire un long texte qu’il sait par coeur hautement philosophique et intellectuel sur Cioran. Il distille une légère distance malicieuse puis esquisse quelques pas de danse rétro sur la chanson de variété « Emmanuelle » de François Valéry, toujours avec une sincérité touchante.

Inspirée par la nuit, par la faille, la part d’ombre, par tout ce qui appartient au souterrain plutôt qu’au dévoilé, c’est la force et la beauté de cette traversée onirique et ténébreuse qui se présente pour les spectateurs comme un voyage immobile et stimulant. Malgré son titre 1er avril n’est pas une blague, c’est un rêve éveillé. Depuis quand un spectacle de théâtre ne nous a pas offert  un tel moment de bonheur, d’étonnement, d’émerveillement ?

Photos © Marc Domage

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