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Goran Bregovic, communion, exil et voiture fantôme à L’Opera Grand Avignon

Goran Bregovic, communion, exil et voiture fantôme à L’Opera Grand Avignon

09 février 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Mais quelle soirée ! L’Opéra Grand Avignon a invité pour une date le roi des Gitans à mêler son Orchestre des Mariages et des Enterrements à l’Orchestre Régional Avignon-Provence. Un cadeau interculturel généreux et flamboyant, dirigé des mains expertes de Jean Deroyer.

Tout commence par un duo à travers plateau entre une clarinette et un violon. Pour le moment, Goran n’est pas là, ni son orchestre. Le chef est de dos, agile et sans baguette. Pour le moment, la beauté monte, pure et sans question. Les vagues et les nappes sont un peu klezmer, un peu gitanes. Et puis les voix montent. Et le chœur des hommes se lève. Il s’agit du Chœur Orthodoxe de Belgrade dirigé par Dejan Pesic qui entraîne dans sa puissance tenue les cuivres, les bois et les percussions et les cordes. 

Nous le savons, chaque performance de cet orchestre est l’occasion de faire avancer à la fois le regard et l’écoute des spectateurs. Que ce soit autour de Brahms ou du jazz, il ose tout. Nous les avions quittés en 2019 avec notamment, une pièce de Dutilleux Mystère de l’Instant pour orchestre à cordes, cymbalum et percussion. Nous étions alors dans le meilleur de la musique contemporaine. Caméléon, l’orchestre se prête ici au jeu de la musique world qui oublie toutes les structures classiques. Pas d’exposition, par de concerto là mais bien un unisson et des passages de relais qui dans leurs écoutes frisent le jazz

Le cœur de la soirée est un spectacle créé en 2016 pour le prestigieux Festival de Saint-Denis. Il s’agit de Trois lettres de Sarajevo. Un dialogue interculturel aussi léger que la blague juive que raconte Goran avant que tout recommence une nouvelle fois : 

« Un homme prie Dieu face au Mur des lamentations depuis 60 ans.

Un autre vient lui demander, mais alors, vous priez Dieu depuis 60 ans, qu’en retirez-vous ?

L’homme répond : j’ai l’impression de parler à un mur. »

Que tout recommence, car dans cette soirée qui aura duré plus de 2 heures trente, le début n’est pas net, la fin non plus. Il y a comme une introduction, un argument et une conclusion. Le tout est depuis que les musiciens de l’Orchestre des mariages et des enterrements ont fait une entrée remarquée, une joie populaire. Trois lettres pour trois religions, trois lettres sans mot. Trois lettres pour trois violons solistes. Mirjana Neskovic, lettre chrétienne, puis Zied Zouari, lettre musulmane et Gershon Leizerson, lettre juive, tous les trois, chacun dans leur identité absolument virtuoses.

Dans une interview donnée à l’AFP en 2018, Bregovic se livrait : « Mon père était croate catholique, ma mère est orthodoxe serbe, ma femme est musulmane… » Il aurait « fallu tirer sur qui ? ».

Il y a dans cette proposition un désir presque candide de vouloir faire la paix. La musique n’écrase jamais personne alors que tout joue de concert. Les voix de Ludmila Radkova-Trajkova et Daniela Radkova-Alexandrova habillées en tenue traditionnelle bulgare finissent d’accomplir ce rêve de dialogue et d’amour. On entend les cloches, les volutes et le Shtetl dans chacune des partitions qui finissent toujours par se mélanger avec fluidité.

Et comme dans tous les mariages, mais aussi tous les enterrements, on finit ensemble, debout, à danser et à chanter et surtout à retenir la nuit, dans ce qui n’est ni une fin de concert, ni une suite, allez comprendre. Il offre sa reprise de Bella Ciao, enregistrée sur l’album Champagne For Gypsies (2013), ici hurlée en chœur par les musiciens et le public, sans aucune autre arrière pensée que le bonheur de retrouver l’origine de ce chant italien et résistant, malheureusement si galvaudé. Il ose Kalachnikov pour nous amener à faire charger non pas une armée mais des musiciens. Et puis, et puis, la communion, la vraie, sur les « la la la » de In the death car… inoubliable.

Une soirée magnifique, portée par le désir de jouer, ensemble, vraiment ensemble.

Merci.

Visuel © ABN

 

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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