Rap / Hip-Hop
[Chronique] « Le Prince » de Mister You : une sincérité qui s’éparpille un peu

[Chronique] « Le Prince » de Mister You : une sincérité qui s’éparpille un peu

10 février 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

S’inscrivant parfaitement dans une tendance très actuelle du rap français, Mister You, artiste qu’on a rencontré chez Universal, cherche désormais à prouver qu’il n’est pas juste l’homme d’un « buzz » suscité par une « cavale ». Son deuxième album, Le Prince, arrive à faire oublier la prison, reste personnel mais manque hélas encore un peu d’un style affirmé.

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Le PrinceLe rap français a toujours été passionnant du fait de sa frontalité. Depuis quelques années, les sujets qu’il abordait avaient fini par se révéler répétitifs. Pas de problème : une toute nouvelle tendance vient d’émerger. Plus question de police, de rue, de violence… Du moins plus directement question. Le thème se résume désormais en un seul mot : « moi ». L’artiste rap parle de lui afin de parler à tout le monde, et se raconte pour raconter ses origines, son quartier… Booba et Kaaris, par exemple, restent des représentants de cette tendance, qui se révèle stimulante. Dans notre époque de transparence absolue, elle s’inscrit bien, et elle a le loisir, à grand renfort de production léchée, de s’agiter, de secouer, de faire vibrer, de nous parler tout en nous impressionnant. La mission d’une œuvre d’art, quoi.

Mister You est d’emblée intéressant car il se situe dans cette tendance. Il témoigne de cette envie de se raconter. Son premier album, Dans ma grotte, avait une double caractéristique : il restait marqué par le « moi », qui se transformait parfois en sincérité limite touchante – plusieurs chansons avaient pour thématique la prison, connue, pour lui, au terme d’une « cavale » de deux ans, durant laquelle il a bien plus « fait de la musique, tout simplement » que « nargué les forces de l’ordre » – et par un mélange des tons : tantôt sincère, tantôt revendicatif, tantôt « mise en avant de soi », tantôt « détente ».

Sur ce Prince, où en est-il ? Prenons l’ouverture. Dans ma grotte débutait avec un « J’aimerais m’envoler » chanté depuis une cellule. Le deuxième morceau du Prince s’appelle « Paré pour décoller ». Le prince est sorti de sa grotte. Il confie : « Au-delà du milieu carcéral, de tout ce que j’ai vécu auparavant, il y a d’autres choses. C’est pas forcément tout le buzz qui avait été suscité autour de moi à l’époque, avec mes problèmes judiciaires, qui a fait que j’ai réussi à vendre plus de 200 000 exemplaires sur deux « mixtapes » et un album. Avec cet album, je veux montrer que je suis un vrai artiste. »

Donc, à l’écoute, toujours ce côté « affirmation de soi » : « 3.5.7. », « Pietro Beretta » sur la rue, « Room service », le film d’horreur « Chambre 1408 », efficace, un peu trop… Production dynamique, et caractéristique de la tendance rap actuelle. Mais le côté opposé, dansant, est toujours présent. Et même affirmé. « La musique est devenue un vrai travail », constate-t-il. « Maintenant, en plus d’être passionné, je travaille la chose. Et je me fais beaucoup plus aider. » Cela donne des morceaux sentimentaux ultra-léchés. Qui constituent des ruptures totales : « Paré pour décoller » doit impressionner, et lui succède « Emmène-moi », aux rythmiques très dansantes. Ce ton revient sur « J’voulais » et sur « A toi… », avant qu’un mélange ne s’opère sur « Mister Mister », clairement destiné à faire danser.

« Chaque album est une espèce de pièce d’identité. Je peux être le Prince charmant, comme le Prince des ténèbres, ou un Prince qui fait la morale… » Donc, de la sincérité, il y en a, oui. Et on la sent. Après, le ton général reste un peu hésitant. Le style de Mister You n’est pas encore assez imposé. Même s’il a le bon goût de ne pas oublier d’où il vient, et de regarder ses origines avec un œil ému –la pochette, un tapis rouge déployé par-dessus des murs décrépis, en témoigne- le style « gangsta » tombe parfois dans l’exagération, et les morceaux plus posés dans le bon sentiment… Trop de sincérité ? trop d’épanchement ? Là où on est le plus touché, c’est lors du dernier morceau, « 11.43 » -qui justement, dure onze minutes et quarante-trois secondes- expression d’un ras-le-bol collectif sur lequel interviennent Nessbeal, Al Bandit, Lacrim… On tombe dans la justesse.

Mister You avance au bon rythme, mais sur une ligne où se mêlent plusieurs tendances. La recette n’apparaît pas encore tout à fait gagnante. Peut-être est-ce dû, également, à cette production trop clinquante. La remarque vaut pour d’autres, mais un des intérêts du rap des années 90 et 2000 était le côté brut, direct. La tendance actuelle, influencée par la fête et la danse, peut égarer les intentions… Le rap, ou une équation compliquée.

Visuel: © pochette de l’album Le Prince

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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