Pop / Rock

L’interview stroboscopique : La Féline

L’interview stroboscopique : La Féline

27 octobre 2014 | PAR Bastien Stisi

Crépitements lumineux, rugissements scintillants, et coup de strobo sur La Féline, le projet de l’humaine Agnès Gayraud, qui fait paraître aujourd’hui son tout premier album Adieu L’Enfance, projet de synthpop cathartique aux jeux de clairs-obscurs itinérants…

Le jeu de mot le plus fréquent que tu retrouves lorsque l’on parle de La Féline, c’est quoi ?

La Féline : Je crois bien que c’est « félins pour l’autre ! »

Il y a un écart important entre le moment où l’on a commencé à voir circuler ton nom et la parution de ce premier LP. Y avait-il la volonté de maturer au maximum tes compositions avant de finaliser quoi que ce soit ?

La Féline : C’est la vie. J’ai sans doute un parcours un peu bizarre. L’histoire de la Féline a commencé dès 2009, mais j’ai fait une thèse de philosophie en même temps, que j’ai soutenue, sur le philosophe T. W. Adorno, j’ai enseigné à la Sorbonne, à Stanford aussi, en Californie… La musique a toujours été essentielle pour moi, mais tout est plus lent j’imagine quand on est sur deux fronts. Du coup, depuis les premières chansons parues en 2009, on peut dire que la Féline a eu plusieurs vies. J’ai toujours été à la base des compositions de La Féline, mais au départ, c’était un groupe, avec Sylvia Hanschneckenbuhl, au tout début, à la guitare, Stéphane Bellity à la batterie et Xavier Thiry aux claviers et aux machines. On formait un groupe très romantique à vrai dire, plein de passions et de contradictions, riche en personnalités (tous sont des compositeurs de leur côté – que j’admire beaucoup d’ailleurs, je parle d’eux sur mon blog) mais on était un peu naïfs je crois, trop innocents  – on pensait que la qualité chansons et trois photos suffisaient. Mais non, ça ne suffit pas. Et ça ne colle pas beaucoup avec ce qu’est la promotion d’un groupe aujourd’hui où il faut beaucoup calculer, penser à se présenter toujours sous son meilleur jour, travailler au maximum son image, la rendre lisible au risque de la rendre unilatérale. Et sans doute que cette image même pour nous était un peu confuse, multiple, pleine de promesses, qu’on avait peur de réaliser. On avait ce côté un peu trop « doués » à nous trois – au sens ou trop d’idées réduisent parfois la force d’une proposition. Quand je me suis retrouvée plus seule, parce que tout le monde ressentait qu’il fallait que j’accouche d’un truc par moi-même, j’ai retrouvé mes limites, et j’en ai fait ma force. J’ai commencé en faisant un EP de reprises en solo, intitulé  Echo, avec juste une boîte à rythmes, programmée sur une mini console Nitendo DS (ça fait à peu près 4 centimètres sur 6) que Xavier m’avait prêtée, ma guitare, mes pédales et ma voix, et j’ai trouvé une voie. Plus simple, minimale, un peu mystique. La reprise de « Le Roi a fait battre tambour » m’a appris combien c’était fort aussi de chanter en français : je voyais les yeux des gens en live plus intenses encore, plus fascinés quand je chantais cette histoire macabre et qu’ils pouvaient suivre, emportés par le son et par le sens.

Tout juste après la sortie d’Echo en décembre 2011, j’étais en Californie, où j’enseignais, et j’ai commencé à composer les chansons d’Adieu l’enfance, seule avec une souffrance ancienne qui avait décidé de refaire surface. À mon retour, j’ai fait écouter les chansons à  Xavier et nous avons travaillé ensemble sur les arrangements. On a passé des heures ensemble à en rêver et à essayer des choses. Il a réalisé l’album en apportant des idées superbes et en me poussant toujours en même temps à n’être que moi-même (pas si évident que cela). De ce moment-là  à  la sortie effective du disque, plus de deux ans se sont écoulés. J’ai eu l’impression de traverser un long désert caillouteux. Pour mille raisons, notamment économiques d’ailleurs, le temps de trouver les bonnes personnes pour accompagner le projet, le bon mixer – ce fut Stephane Alf Briat – et un label qui ne me dise pas « désolé, c’est trop spé » ou inversement, « ça a vraiment un potentiel pop, ce serait dommage de t’enfermer chez nous dans du spé » Et enfin, c’est arrivé, Marc Collin de Kwaidan a aimé le disque, et pour rien au monde, maintenant, je ne voudrais que cette sortie soit repoussée.

Adieu L’Enfance, est-ce aussi une manière, justement, de symboliser l’arrivée de ce premier album, qui écarte de fait ce temps où l’on fait de la musique avec l’innocence inhérente aux premières expériences ?

La Féline : Ma réponse précédente a anticipé un peu inconsciemment ta question. Sans doute en effet oui. Même si c’est d’abord un adieu que j’adresse à ma propre enfance, à la petite fille un peu seule que j’étais, aux prises avec un violent sentiment d’abandon. Il est difficile de se débarrasser de ces choses-là, et je sais bien, au fond, que ce genre d’adieu reste toujours un peu lettre-morte. Je ne suis pas sûre d’avoir totalement congédié cette enfant d’ailleurs avec ce disque. Je ne suis même pas sûre de le souhaiter. Après tout, je lui dois peut-être toute ma musique. Mais j’avais besoin aussi d’exprimer ma colère – aussi douce que semble la voix, c’est aussi une chanson de colère. Je serais incapable je crois de cette dureté hors de la chanson, je nuancerais, je ferais de la dialectique : mais sur cinq minutes, il n’y a pas de place pour la dialectique, la force, c’est de tenir à une émotion, une direction, je voulais cela en tout cas et me jeter a corps perdu dans la cascade de synthé finale, comme en réaffirmant « non, je ne me retournerais pas ! » Et peut-être même qu’une part envahissante, douloureuse de cette petite gamine s’en est quand même allée dans cette cascade sonore. Il y a des choses que je perçois mieux.

Il y a un jeu de clair-obscur assez important chez La Féline, entre mélodies légères, paroles profondes et synthés sombres. Éviter le ton sur ton, c’est important lorsque l’on a une ambition pop ?

La Féline : C’est bien dit, c’est juste. La chanson pop est une forme brève, il faut faire ressentir beaucoup en peu de temps. Mais c’est aussi une forme hybride : des sons, des textures, des harmonies, des rythmes, des mots, des significations, tout cela doit travailler à mon sens à rendre la complexité des choses, et leur complexité ce sont toutes les tensions irrésolues qu’elles véhiculent. Je ne peux pas dire que la chanson la plus triste d’Alex Chilton me rende triste, elle réveille en moi tout un tas de sensations contradictoires, elle les fait entrer en tension. La pire musique pour moi, c’est celle qui, de quelque côté qu’on la prenne, dit la même chose : elle est joliement jolie, agréablement agréable, chaleureusement chaude. Je ressens ça parfois avec la soul variétisée. La soul est sans doute une des plus belles inventions de l’histoire du rock, entre Curtis Mayfield, Isaac Hayes et Dusty Springfield déjà, on n’a pas fini de s’ébaudir, mais bon sang il faut une âme déchirée au cœur de tout ça, il faut que ça saigne : les sons chauds de la soul sans ce gouffre intérieur, sans crevasse, juste un pseudo-groove et une chanteuse à afro qui fait des démonstrations de voix de gorge, c’est l’horreur : tu as l’impression de devoir rester trois heures dans un hammam esthétique avec des gens que tu prenais au début pour tes amis mais à qui tu n’as rapidement plus rien à dire. Je préfère un bon Rihanna à voix autotunée et resamplée qui assume ses artifices que le faux groove enregistré au clic qui se présente une musique authentiquement vivante. J’ai plus de sensations physiques en écoutant en boucle la motorik de Neu! et les enregistrements squelettiques de Nico sur Desertshore. Tout cela pour dire que oui, la musique est là pour réveiller des tensions, être à la fois frontale et ambiguë. C’est comme cela qu’elle me touche, je n’arrive pas à en faire autrement, je n’arriverais pas à croire un mot de ce que je raconte ni à croire en une seule des notes que je joue si elles n’avaient pour moi qu’un sens unique et si elle n’étaient là que pour redire ce que disent déjà les mots. Mon goût pour les sons de guitare un peu twang et pour les synthés me vient en partie de l’enfance – ils sont réputés froids (les synthés) alors que pour moi, ils évoquent autre chose, une expérience un peu aquatique, très enveloppante en vérité, mais j’assume en même temps que le matériau soit plus fort que mes intentions : c’est tout l’intérêt de la musique, et si tout cela rentre en tension dans des évocations plus insaisissables, je m’en réjouis. La musique que j’aime m’inspire ce genre de dérèglement des sens, aussi simple puisse-t-elle être.

Critiquer d’un côté (par la voix de ton blog musical Moderne, c’est déjà vieux, être critiqué de l’autre (par la voix de ton projet musical La Féline). Au-delà des idées reçues et de la morale à deux balles, les deux activités sont-elles déontologiquement compatibles ?

La Féline : En fait je ne me suis jamais sentie en porte-à-faux sur ce point, d’une part parce que j’ai fait le choix, sur ce blog, de ne parler que d’artistes amis, de gens très proches dont je connais le travail assez intimement et auxquels je veux rendre hommage, en profondeur et en détail, sans intention critique au sens négatif justement (mais il y a tellement plus à dire sur la musique que « j’aime » ou « j’aime pas ! »), soit uniquement d’artistes d’envergure internationale, qui se situent dans une sphère où je n’apparais pas comme musicienne parce que je suis dans une zone beaucoup plus discrète, plus underground de la création pop, même si comme tout artiste pop j’aspire à une certaine reconnaissance de ma musique.

D’autre part, je ne vois pas d’incompatibilité non plus dans la pratique, parce qu’à mon sens, tout musicien est un critique musical, même si les musiciens peuvent être plus ou moins à l’aise avec les mots, c’est vrai, mais dans les faits, c’est une continuité très naturelle. il me semble. Tous les musiciens ont un avis approfondi sur la musique, et les musiciens pop, au sens large, autant que les autres : c’est leur art, ils en sont conscients, ils se positionnent, se confrontent à son histoire, à ses figures. Un chanteur qui n’a pas d’avis sur la musique, c’est un imposteur, fuyez! Le phénomène est peut-être même renforcé aujourd’hui avec toute la musique disponible sur le web qui nous rend si érudits, potentiellement. Comment ignorer la musique des autres? Les autres musiques? En ressentant le besoin d’écrire sur la musique et pas seulement de composer, j’ai plutôt le sentiment de refléter l’époque… Le rock est devenu hyper conscient, il faut faire avec ça. Il y a peut-être des gens que ça fait fuir – peut-être que progressivement, le rock va se révéler dans les décennies à venir comme une musique moins populaire, comme une musique de happy few – mais en tout cas j’ai le sentiment que c’est idiot de vouloir « revenir en arrière », ça ne marche jamais, on ne peut pas faire semblant d’être moins conscients qu’on l’est. Il faut avancer et voir ce qu’on peut tirer de beau et de juste de notre nouvelle condition d’esthètes un peu trop érudits, un peu blasés aussi. Pour la naïveté pure, il y a peut-être un autre art qui attend, qui sait?

Je suis à la recherche de sons pour mettre dans mon iPod…quelque chose à me conseiller ?

La Féline : Dit comme ça, j’ai envie de te faire un peu mal, du moins de te surprendre, alors je t’enverrais volontiers du côté du label électro parisien In Paradisum et de ses dernières sorties : le majestueux Hadès de Mondkopf, le très tourmenté Catharsis de Somaticae, et le tout dernier épileptique Extreme Precautions. Si tu cherches un florilège de sons inhabituels mais tout à fait accueillants, fabriqués en France avec peu d’argent, je te conseille les bien nommées compilations La Souterraine rassemblées par Benjamin Caschera et Laurent Bajon. Quatre volumes sont déjà sortis, il y a de quoi découvrir des musiciens français sous-exposés en tous genres et c’est passionnant.

La Féline, Adieu L’Enfance, 2014, Kwaidan Records

Visuel : (c) pochette de Adieu L’Enfance de La Féline

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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