Politique culturelle

A Paris, La Féline ne feulera plus dans la nuit de Ménilmontant

A Paris, La Féline ne feulera plus dans la nuit de Ménilmontant

30 juillet 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Ce samedi 28 juillet, le bar à concerts La Féline, rue Victor Letalle à Paris, tirait ses dernières pintes et servait ses derniers shots, sur fond de musique rock bien forte. Une foule nombreuse, massée sur toute la rue, était venue assister à l’enterrement. Qu’est-ce donc que les nuits de Ménilmontant y perdent, au juste, et pourquoi?

Le 19 juin dernier, Pat’, l’incontournable taulier de La Féline, une référence de la nuit rock parisienne, annonçait officiellement jeter l’éponge sur sa page Facebook: las des batailles administratives, des travaux de mise en conformité ruineux, des fermetures infligées malgré tout, il allait baisser rideau, avant de s’y épuiser. Cinq semaines de gros son et une interview dans Télérama plus tard, nous y voilà: le dimanche 29 juillet, tard dans la nuit, le rideau de La Féline s’est baissé définitivement sur le bar rock’n’roll de la rue Victor Letalle.

La foule des grands jours était venue crier et son amour et sa rage: ambiance de Fête de la Musique, des centaines de personnes avaient fait le déplacement pour ne pas manquer la dernière soirée. Rock bien balancé coulant à flot par les portes ouvertes, bécanes garées le long des trottoirs jusqu’à l’angle de la rue, des centaines de mains agrippant autant de pintes de bière ou de cocktails, on oscille entre tentation de la nostalgie, évocation des bons souvenirs, joie de se retrouver encore une fois et de faire la fête, de la façon (presque) la plus spontanée et (certainement) la plus bordélique qu’il soit. Un hommage tonitruant, une communion dans le plaisir potache de faire de bruit et de mal se tenir, pour faire honneur au lieu.

On y croise de tout, dans cette foule: des rockab’, des bikers, des métalleux, quelques keupons, un ou deux goths, ta voisine de pallier, des barbus et des crânes rasés, des chevelus et des crêteuses, des musikos et des mannequins, des danseuses burlesques et des habitués de longue date. Les rares cuirs craquent dans la nuit chaude, le nombre de tatouages au mètre carré n’a rien à envier à un Hellfest. C’est ce grand melting potes que La Féline avait réussit à amalgamer en 12 années d’existence, le dénominateur commun entre ces gens aux trajectoires parfois si différentes, réunis par l’amour d’un bar franc du collier, de concerts bruyants mais de qualité, de soirées tatouages flash, de shows burlesques survitaminés.

A l’intérieur, c’est un petit peu l’antichambre de l’enfer, version débauche extatique: une chaleur à crever, la foule compacte écrasée autour du bar, le staff qui sert des verres à tour de bras, Pat’ soi-même qui veille aux opérations avec bonhomie. Pas abattu, on lui dirait même parfois l’œil qui frise, à voir ce peuple massé pour lui et pour son bar. Sur scène, Beef Paradise et Smash envoient tout ce qu’ils ont, suent bière, sang et eau pour que les riffs de guitare vrillent une dernière fois les tympans d’un public déchaîné. Une belle bande son, parfaitement appropriée à l’occasion: sauvagement éprise de vie, radicalement ancrée dans un rock old school et sans concessions, qui fait vibrer les vitres du bar, et, au-delà, de toute la rue.

12 années, c’est à la fois beaucoup et bien peu. Mais La Féline avait réussi, en si peu de temps, à se constituer le statut, évoqué par beaucoup hier soir, de « lieu mythique ». Au prix d’expérimentations, qui ont parfois tourné court, comme l’ouverture d’un restaurant attenant qui n’aura duré qu’un temps. Mais surtout grâce à une alchimie complexe et réussie: une programmation musicale pointue menée par un patron qui officie aussi comme DJ, des invités de qualité qui ont contribué à construire l’aura du lieu – Louise de Ville et Lolaloo des Bois pour le burlesque, K-ro pour les tattoos… – et la complicité de quelques groupes devenus des habitués de sa petite scène, qui déplaçaient un public fidèle: les Washington Dead Cats, les Smash, les Lords of Altamont, les Coocking With Elvis, pour n’en citer que quelques-uns.

Alors, pour ceux qui étaient des habitués du lieu, et même pour ceux qui ne le fréquentaient qu’occasionnellement, la nouvelle est triste. Elle l’est d’autant plus que la scène rock parisienne semble chercher son souffle, et que les bons bars et les bonnes salles qui sentent la bière, la graisse de moteur et la sueur ont bien du mal à survivre – alors même que le public est toujours demandeur. On ne reviendra pas sur les fermetures, entérinées de longue date, du mythique Kata Bar ou de la Manufacture. Mais la Mécanique Ondulatoire et le Pop In essuient également de graves problèmes administratifs. Alors, certes, des lieux solidement ancrés dans le paysage restent: la Cantada résiste, le Saint Sauveur tout proche également, et, en dehors de Ménilmontant, outre l’indéboulonnable Black Dog pour les amateurs de métal, ou les Furieux à Bastille, on trouve quelques beaux endroits où frotter les coudes de son cuir sur un comptoir. Le Rock’n’Roll Circus, le Petit Garage, le Nouveau Tigre du Cirque Electrique, en bar-concerts l’International, l’Espace B (récemment sous le coup d’une fermeture administrative), la Boule Noire, le Supersonic ou le Klub, en bar plus confidentiel l’excellent Petit Jo non loin de la Porte de Clignancourt… On pourrait dire que ce ne sont pas les endroits qui manquent…

Cependant, chacun de ses lieux a sa propre ambiance, son style musical, son public, qui sont intimement liés à la personnalité de leur équipe et de leur patron. Et la patte de La Féline ne se retrouve à l’identique nulle part ailleurs. Ces lieux sont complémentaires, et non pas interchangeables. C’est donc une perte, surtout pour celles et ceux qui se reconnaissent moins dans ces autres endroits. Perte qui sera d’autant plus vive que c’était un lieu de programmation qui a fait émerger des artistes maintenant reconnus dans la scène alternative rock: qui, demain, prendra le relais et permettra aux nouveaux talents de s’épanouir?

D’aucuns se piqueront de darwinisme économique appliqué aux lieux de fête, et murmureront qu’il ne devait pas y avoir suffisamment de public fidèle, et qu’à imaginer que ce soit au contraire le cas un nouveau lieu ouvrira nécessairement pour les accueillir. Ou pas. Parce que ce n’est justement pas tant un problème d’offre et de demande, qu’un problème de politiques publiques qui constitue la morale sous-jacente à cette histoire. Une mairie, un commissariat, une préfecture dont il est dit qu’ils n’ont épargné aucun obstacle, aucune tracasserie réglementaire au tenancier des lieux.

On a dit, très souvent, ces dernières années: « Paris est une fête », reprenant ainsi les mots d’Ernest Hemingway pour conjurer le sort, lutter par un slogan contre les rafales de fusil d’assaut – et les rockers parisiens sont particulièrement sensibles à la thématique, au vu de la composition du public d’un soir funeste de novembre 2015. Mais de quelle fête s’agit-il ? Les bars poussent à Ménilmontant, s’étalent maintenant le long du boulevard jusqu’au Père Lachaise d’un côté et jusqu’à Belleville de l’autre. Des bars qui se ressemblent peu ou prou, qui s’adressent globalement à une même clientèle, qui déclinent avec des nuances de peinture différentes la même recette qui permet de remplir le tiroir-caisse sans prendre trop de risques et sans se donner la peine d’insuffler une âme au lieu. Le genre de bars où la musique est enregistrée, où on regarde des matchs de Coupe du Monde sur écran géant, où la fête est bien ordonnée. Qu’on soit clair: il en faut, des bars comme cela, car ils satisfont les envies d’une partie des noctambules. Et il est encore des endroits à Ménilmontant qui échappent à cette mise en ordre, heureusement! Mais perdre des endroits comme La Féline, comme la Méca, c’est perdre des lieux de rencontre différents, perdre des lieux où s’épanouit une création artistique et des modalités d’être ensemble alternatives. C’est appauvrir la nuit.

Et on ne parle pas là d’injecter des subventions publiques dans des lieux moribonds, mais simplement de leur laisser faire ce pour quoi ils se sont constitués: organiser des espaces de convivialité où peuvent se rencontrer ceux qui partagent des affinités avec l’esprit particulier du lieu. Le prix à payer est possiblement un désagrément pour le voisinage, mais un prix atténué par une culture du respect qui s’est diffusée dans le monde de la nuit. A La Féline, on sortait sans ses verres, les motos garées devant la porte se faisaient rares, les concerts ne s’entendaient que bien peu de l’extérieur. Si, à ce niveau de faibles nuisances, on considère que c’est encore trop, alors la seule fête qui restera bientôt c’est la fête aseptisée de consommateurs utilisant sagement le casque branché sur leur smartphone pour écouter, chacun enfermé dans sa bulle, ce qui lui sera diffusé par l’appli idoine. Et pourquoi ce consommateur quitterait-il encore le confort de son canapé, alors que de toutes façons il peut tout autant y écouter sa musique au casque, coupé qu’il est de toutes façons de ses congénères?

Paris est peut-être encore une fête, mais pas toutes les fêtes, manifestement. La muséification de la Ville Lumière entraîne graduellement la disparition des lieux alternatifs et indépendants, relégués au-delà du périph’.

La Féline, c’était un état d’esprit. C’était un lieu où un avocat pouvait rencontrer un mécanicien moto, une fleuriste croiser une mannequin, où un informaticien s’accoudait au comptoir avec un ingé son. Parce réunis par une même affinité pour cet esprit rock’n’roll, rebelle, pour cet accueil sans chichis mais authentique qui leur était fait, avec des prix qui n’exerçaient pas de ségrégation par le portefeuille. Un lieu de brassage, un lieu de rencontres, qui n’obéissait pas à la dure loi de la gentrification. Au-delà de tout le reste, c’est aussi cela qui s’est perdu ce week-end, rue Victor Letalle.

 

[Live Report] Yulianna Avdeeva et l’Orchestre du Tatarstan subliment la Russie à La Roque d’Anthéron
« Tire-toi de mon herbe, Bambi! », le théâtre d’objets habilement marié au clown
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *