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[Chronique] « Holding Hands With Jamie » de Girl Band : réveiller les morts, danser avec eux

[Chronique] « Holding Hands With Jamie » de Girl Band : réveiller les morts, danser avec eux

02 octobre 2015 | PAR Bastien Stisi

Avec l’excellent album éponyme de Viet Cong, sorti en début 2015 chez Jagjaguwar, le Holding Hands With Jamie de Girl Band est sans doute, et parce que le quatuor irlandais n’avait fait paraître alors que des EP, le meilleur « premier album » punk de l’année. L’un des meilleurs, aussi, parce que l’un des plus surprenants.

[rating=5]

Contrastes & bipolarité

Car Girl Band est avant tout une musique de contrastes, nombreux. Le contraste, d’abord, entre le nom du groupe et la sexualité de ses membres (qui sont donc tous des garçons, quatre au total). Celui aussi, entre les gentilles gueules desdits garçons et leur musique de bad boys, fusion sonique et volcanique de post-punk, de musique rave, de rock effroyablement noisy. Le contraste qui nous chope encore, à l’écoute de ce disque bipolaire, entre l’envie de taper frénétiquement du pied sur la piste de danse, et l’envie, plutôt, de taper avec les poings sur tout ce qui bouge (ou sur tout ce qui ne bouge pas, peu importe). Contraste surtout, entre l’énergie folle constatée sur scène (notamment cet été à La Route du Rock), et la sérénité toute calme affichée par ces natifs du pays d’Irlande une fois l’ampli débranché.

Alan Duggan, guitariste du groupe, s’amuse presque de ces grands écarts bien souvent constatés : « Quand ils nous voient débarquer en connaissant notre musique, les gens pensent généralement qu’on va être des putains de mecs qui balancent des ‘fuck off’ à tout le monde et qui foutent le bordel partout où ils passent. En fait, je crois qu’on est plutôt des mecs sympas. On est même assez calmes. Tout le monde est un peu étonné. Je crois qu’on a juste tous de la colère en nous et il faut l’exploiter. »

Cette colère et cette furie, Dara Kiely, ce chanteur aux cheveux d’ange doré et aux hurlements de damné, paraît la retenir effectivement en lui depuis un moment. Chez Beggars, qui distribue leur mythique label Rough Trade en France, il confirme : « J’ai grandi avec cinq sœurs à la maison, et suis le plus jeune. Crier à la maison, c’était un peu tabou : je faisais peur à tout le monde quand on se disputait et quand j’élevais trop la voix ! Je suis quelqu’un de très calme dans la vie de tous les jours, je suis un peu quelqu’un d’autres quand j’hurle dans Girl Band ! »

The Falls, Liars… et Stravinsky !

« Hurler », c’est bien le mot. « Mais ce n’est pas parce que notre musique est très violente qu’elle n’est pas travaillée ! On a appris la musique sur le tas, mais même si ça ne se s’entend pas trop à la première écoute, certains de nos morceaux s’inspirent de structures classiques ». C’est par exemple le cas, vérification faite, de « Fucking Better », effectivement basé sur la même structure rythmique que « Le Sacre du Printemps » d’Igor Stravinsky, une référence à laquelle on n’aurait pas nécessairement pensé en disséquant ce premier album, qui évoque plutôt d’abord un mix sauvage et quand même intelligent entre la dance punk malade de Liars, le post punk frontal de The Falls (la diction et la voix de Kiely renvoient évidemment à celles de Mark E. Smith), le free rock déluré de Captain Beefheart, le noise rock glauque et sexy de Sonic Youth, la rave musique trouvée sur YouTube ou dans le Nord de l’Angleterre voisine (Chemical Brothers en tête, dont ils avaient repris le « Hanna’s Theme »).

L’album, et c’est aussi sûrement ce qui le rend aussi addictif, dégage la même fascinante et inquiétante énergie qui se dégage du live. C’est que 7 des 9 morceaux qui composent Holding Hands With Jamie ont été enregistré en 2 jours, quelques heures à peine après que le groupe soit revenu d’une tournée américaine excitante quoiqu’ épuisante : « On était limite en mode jet lag au moment d’enregistrer, mais on voulait absolument garder l’énergie qu’on avait pu avoir lors de cette tournée américaine en studio. C’est pour ça qu’on a enregistré aussi vite. Et puis je t’avoue que, si on a aimé évidemment aimé faire cet album et qu’on en est très fier, ce que l’on préfère avant tout, c’est le live, qui nous fait avancer. »

Qui fait avancer, et qui rend vivant aussi. Et mieux encore, une musique qui fait revivre, comme le suggère le clip très crade et très drôle de « Why They Hide Their Bodies Under My Garage ? »,  leur reprise de Blawan qui met en scène un décédé clinique revenu à la vie après avoir entendu les pulsions punk frénétiques d’un groupe de garçon maître de l’entre-deux paradoxalement radical.


En concert à La Boule Noire le 12 novembre.

Girl Band, Holding Hands With Jamie, Rough Trade / Beggars, 2015, 38 min.

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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