Musique
Médée à l’Opéra de Lille

Médée à l’Opéra de Lille

07 novembre 2012 | PAR Audrey Chaix

Après avoir ouvert au Théâtre des Champs Elysées, cette Médée de Marc-Antoine Charpentier, mise en scène par Pierre Audi, débarque à l’Opéra de Lille pour cinq représentations. La tragédie de cette femme outragée et trahie, dont le livret est écrit par Thomas Corneille, le petit frère de Pierre, est l’argument d’un opéra peu connu en France : pour la petite anecdote, c’est lors d’une représentation de cette oeuvre en 1700 qui a provoqué un incendie qui a ravagé le bâtiment…

 

Pas d’artifices pyrotechniques dans cette production, donc ! A la place, une scénographie flamboyante, qui surprend autant qu’elle étonne. Jonathan Meese, qui travaille actuellement avec le Festival de Bayreuth, a conçu un décor qui ne fait pas l’unanimité, et fait parler autant qu’il réinterprète le mythe. Certaines trouvailles paraissent évidentes, et servent le propos avec justesse : la couleur jaune, omniprésente dans la première partie et à la toute fin de la pièce, forme un fort contraste avec la dominante noire qui envahit le plateau alors que Médée invoque les Enfers et prépare ses poisons pour assouvir sa vengeance. Certaines images sont saisissantes notamment dans leur mise en scène des duos (Jason et Médée, Créuse et Médée), qui forment parmi les instants les plus émouvants de la représentation. La scénographie tend cependant à perdre de son sens alors que s’accumulent les symboles (croix de fer de l’armée allemande, collages formés de partie du corps féminin touchant à l’obscénité, vaste roue recouvrant Médée à la fin de l’opéra…), qui noient le propos plus qu’ils ne le servent.

 

Si l’ensemble des voix est remarquable, Michèle Losier, qui interprète Médée, tire son épingle du jeu en passant avec une inquiétante facilité du registre de la femme du monde polie et civilisée à la sorcière passionnée, la femme amoureuse et désespérée prête à tout pour se venger. Les textes de Corneille, délicieusement représentatifs du classicisme français, illustrent avec subtilité l’ambiguïté d’une femme dont on ne sait pas si elle est démoniaque ou résolument humaine. Vêtue de noir, ses longs cheveux sombres contrastant avec la chevelure blonde de sa rivale Créuse, Médée fait peur tout autant qu’elle émeut, et Michèle Losier exploite tout autant le registre de la sorcière folle que celui de la femme délaissée. A ses côtés, dommage que Jason – même si la voix de haute contre ténor d’Andres Dahlin est irréprochable – paraisse un peu falot, sans réel charisme qui permettrait de comprendre comment Médée en vient à tuer ses propres enfants. Saluons également Stéphane Degout, qui incarne un Oronte somme toute plus attirant que Jason, héros de la Toison d’or !

 

Enfin, n’oublions pas la performance du Concert d’Astrée, dirigé par une grande Emmanuelle Haïm, acclamée par le public lors des saluts. En résidence à l’Opéra de Lille, cet ensemble baroque ne cesse de prouver qu’à l’heure actuelle, ils sont parmi les musiciens les plus inventifs de la scène musicale actuelle. Cette direction impeccable sert à merveille la musique de Charpentier, son inventivité qui lui aliéna la haine de Lully, son contemporain…

 

Une production intéressante, donc, qui présente certains choix de mise en scène et de scénographie que l’on n’est pas toujours sûrs de suivre. Il reste néanmoins fort appréciable de découvrir sur la scène de l’Opéra de Lille une oeuvre méconnue, servie par des voix remarquables. Proposée dans le cadre de Fantastic, la saison culturelle proposée par lille3000, cette Médée montre qu’une fois de plus, Lille assume une place de choix dans le paysage culturel français.

 

Photos : Frédéric Iovino

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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