Musique

Live report : Mamiffer et Master Musicians of Bukkake à Mains d’Œuvres (18/04/11)

26 avril 2011 | PAR Mikaël Faujour

C’est une affiche alléchante que proposait Mains d’Œuvres ce lundi 18 avril, cohérente dans sa diversité. Chose rare, l’excellence a été maintenue toute la soirée, des premières parties à la tête d’affiche qui a présenté un set psychotrope é-pou-stou-flant parachevé en un finale orgasmique. À ce stade, on peut déjà dire qu’il restera l’un des meilleurs concerts de l’année 2011.

Emmené Aaron Turner, ex-leader de l’éminent groupe post-metal Isis, c’est Mamiffer qui ouvrait la soirée à l’occasion de la sortie de son 2e album, Mare Descendrii. Stakhanoviste à la façon des Mike Patton ou des fers de lance de Sunn O))) Stephen O’Malley et Greg Anderson (avec lesquels il a d’ailleurs maintes fois collaboré), l’homme est à seulement 33 ans déjà détenteur d’une discographie très, très fournie à faire pâlir de honte les nombreux groupes à peine capables de sortir un album – sans brio – tous les 3 ans… Fondateur à 16 ans de Hydra Head Records, un des plus passionnants labels américains de metal alternatif et autres musiques expérimentales et/ou extrêmes (Jesu, Dälek, Cave In, Xasthur, Zozobra, Torche, Khanate), Turner est un de ces aventuriers du rock, animé par une inextinguible créativité, débroussailleur avide de territoires étranges, obscurs.  Difficile de trouver une formule plus efficace que celle, lapidaire, de Cosmo Lee, qui introduisait sur Pitchfork le premier album du groupe (Hirror Enniffer, 2008) en lançant : « Mamiffer est comme si Tori Amos avait viré muette et post-metal ». Evidemment, c’est un peu plus que ça, mais le piano, prédominant, charrie en effet un même sens dramatique, une même force de mélancolie. Et, autour, tintements et frémissements des percussions, de longues, droniques plaintes de guitare grinçant en un brouillard noisy, fugaces élans metal et pour le finale, des harmonies vocales troublantes à la Dead Can Dance.

[Le live report de Julie Christmas, qui a livré avec son groupe une très, très convaincante performance, est en cours de rédaction… Nous le publierons sitôt qu’il nous sera parvenu.]

Formé en 2003 par des musiciens de la bouillonnante scène de Seattle, Master Musicians of Bukkake est un collectif de musique expérimental dont le nom est une référence assez évidente aux Master Musicians of Joujouka, collectif marocain de musique de transe soufi connu notamment grâce à Brian Jones (Brian Jones Presents the Pipes of Pan at Jajouka, enregistré en 1968, sorti en 1971)… ainsi qu’à la pratique sexuelle déviante et non moins collective du bukkake… Le lien avec les musiciens marocains est cependant le plus évident. Après l’album Totem Two, dont nous vous avions parlé dans notre anthologie de l’année 2010, le groupe vient de sortir Totem Three, ultime volet d’une trilogie. Et c’est donc à Mains d’Œuvres que le groupe est venu présenter ce nouvel album expérimental et hautement psychédélique, étourdissant de rythmes tribaux, guitares lysergiques, synthé analogique, élans bruitistes ou instruments extrême-orientaux.

Spectacle étrange de musiciens au visage enturbanné comme des nomades au désert et d’un chanteur invraisemblable au visage blanc de poudre de riz. Point focal des regards, il décline en les outrant toutes sortes d’expressions (de l’idiotie à l’impassibilité en passant par le stupeur ou la grimace grotesque), agite un petit jouet lapin en faisant des grimaces absurdes… Cependant, loin de n’être qu’un bouffon, il exhibe un chant stupéfiant, dans certain improbable sabir, tantôt distant gazouillis, tantôt youyou, tantôt profond et s’approchant du chant guttural extrême-oriental, tantôt dans un registre suraigu digne d’un King Diamond (Mercyfule Fate).

Autour, s’épanouissent les instruments en un melting pot brassant sonorités extrême-orientales (cor tibétain, bol chantant, gong), scansion arabisante de la guitare, basse lancinante, double set de batterie irrésistiblement physique, violon tantôt grinçant tantôt exalté… Surtout, surtout, Master Musicians of Bukkake se révèle un très grand groupe psychédélique lorsque tous les instruments conspirent en une montée qui pourrait durer aussi bien une demi-heure dans une interminable jam à la Grateful Dead. Lorsque la guitare se déverse en un torrent de wah-wah, lascive et lysergique, que, presque imperceptiblement, se lève le rythme puissant et précis des deux batteurs, le public pénétré de musique est cueilli dans sa danse par un sax orgasmique, extatique comme celui du « Fun House » de l’album homonyme des Stooges. Le set s’achève sur un long morceau qui débute avec des accents Neu!, pour finir idem sur les hauteurs de la jouissance.

On passera donc sur les approximations sonores qui ont un peu gâché le début du set (voix ou violon quasi inaudibles par moments) pour saluer une performance fabuleuse. Existe-t-il un groupe dont la musique est psychotrope ? A l’air hébété, yeux brillants et sourire béat post-coïtaux, que nous arborons en sortant, il est clair que la réponse est un grand OUI.

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Mikaël Faujour

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