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Le concert visuel « Being Human Being » d’Enki Bilal, Erik Truffaz et Murcof: Du jazz aux sonorités bande-dessinée

Le concert visuel « Being Human Being » d’Enki Bilal, Erik Truffaz et Murcof: Du jazz aux sonorités bande-dessinée

26 novembre 2014 | PAR Stéphane Blemus

Dessein audacieux, le dessinateur Enki Bilal a accepté d’hybrider son art visuel avec les improvisations musicales du trompettiste Erik Truffaz et du compositeur électro Murcof. Test grandeur nature pour la naissance du « concert-bédé ».

Depuis de nombreuses années, les salles de spectacle mélangent 7ème art et musique classique par l’organisation de ciné-concerts. Les grands classiques du cinéma, comme « Le Cuirassé Potemkine » d’Eisenstein ou le kubrickien « 2001, l’Odyssée de l’Espace », sont ainsi projetés avec orchestre et morceaux choisis de grands maîtres – Chostakovitch, Strauss…

Aux frontières des arts, le « concert-bédé »

Dans le même esprit d’éclectisme culturel, la Gaîté Lyrique a accueilli hier soir un projet inédit : l’invention du « concert-bédé ». Il a été nécessaire de percer les bulles hermétiques des planches de BD et d’y introduire du son. Non le phrasé des sentences philosophico-existentielles des personnages d’Enki Bilal, présentes dans toutes ses œuvres. Mais la musique, via le jazz électro d’Erik Truffaz et l’électro-classique de Murcof.

Enki Bilal, transformé pour l’occasion en pianoteur numérique, projeteur en scène d’images futuristes et psychédéliques, a introduit l’image et la couleur. Les dessins de certains de ses albums, et notamment de la « Tétralogie du Monstre », se sont affichés sur les murs de la salle. Erik Truffaz, à la manière de Miles Davis face à Jeanne Moreau, Louis Malle et son « Ascenseur pour l’Echafaud », a accompagné live la marche des héros, la trompette à la main et l’inspiration en tête.

Aux côtés de ce duo d’exception, l’artiste mexicain Murcof a tamisé l’ambiance de la salle de concert avec une musique à mi-chemin entre classique et électronique, tantôt apaisante tantôt vrombissante. Et côté percussions, Dominique Mahut et Philippe Garcia ont martelé les rythmiques durant plus d’1 heure 30 à l’aide de pléthore d’instruments.

Le rythme : un triptyque bilalien par excellence

Le concert « Being Human Being » est fondé sur une narration en trois actes. Un triptyque qui renvoie directement à la tendance d’Enki Bilal de conter ses histoires sous forme de trilogies – à titre d’exemple, les « Légendes d’aujourd’hui », la « Trilogie Nikopol », ou encore la « Trilogie du Coup de Sang ».

Quant aux sujets évoqués, ils épousent eux aussi religieusement les grands thèmes bilalesques. Le premier acte renvoie à la création du monde. Grands espaces, contours flous, formes arrondies ou rectilignes. Pas âme qui vive. Les dessins sont ceux d’un désert. D’un désert vêtu d’un voile gris. Amateur de sa noblesse et passé maître dans sa capture graphique, du gris ocre au grège en passant par le bleu-gris, Enki Bilal est l’auteur aux Cinquante nuances de Grey gris.

Les couleurs de l’artiste s’imposent dans la salle. Elles se teintent progressivement à mesure que le second acte se rapproche. Il correspond à l’ère des Hommes. Leur avènement déchaîne passions et pulsions. Les couleurs rouge, bleue, verte font leur apparition. La musique, auparavant calme, ambient jazz, s’accélère, s’emballe, s’électrise. Des battements semblables aux palpitations d’un cœur grondent. Devenant irréguliers, ces tambourinements deviennent représentation musicale de bombardements. La trompette de Truffaz, comme ses complaintes vocales, sonnent l’alerte. Le regard de l’Homme s’immisce sur les écrans et dans le récit de l’Histoire. Et le monde de Bilal prend place. Un monde balafré, fracturé, meurtri. Par les conflits, surtout, à l’image de sa Yougoslavie natale. Le visage terrible du célèbre personnage « Warhole » de la « Tétralogie du Monstre » de Bilal – représenté dans la photographie ci-dessus – est annonciateur de temps terribles. Après ces drames, le troisième acte. Retour au désert initial et à l’atmosphère du début de concert. Une nouvelle ère, futuriste et humanimale, fruit d’un rapprochement entre l’Homme et la Nature, se prépare.

Le « concert-bédé », un projet inédit et ambitieux

Après s’être essayé au cinéma – avec comme réalisations remarquées « Bunker Palace Hôtel », « Tykho Moon » et, plus récemment, « Immortel (ad vitam) » –, ainsi qu’à l’illustration, la photographie et la mise en scène théâtrale, Enki Bilal s’essaye à un nouveau type de création polymorphe, la mise en musique de bande-dessinée.

En s’alliant à l’un des plus grands trompettistes électro-jazz et à d’excellents percussionnistes, le projet avait de solides arguments. D’autant que l’œuvre d’Enki Bilal est tout à fait singulière dans l’univers de la bande dessinée. Chaque dessin se suffit à lui-même, et Bilal est en quelque sorte un peintre enchaîné à sa planche. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de constater que seules les images de son œuvre sont affichées, sans texte ni bulles.

La création de ce projet « Being Human Being » est une marche de plus de franchie dans la reconnaissance culturelle de la bande-dessinée comme œuvre d’art. Le résultat est bien entendu ici imparfait, tant il est complexe de mettre en mouvement, qui plus est en live, des images par nature statiques. Le « concert-bédé » est, en théorie, bien plus complexe à rendre dynamique qu’un ciné-concert. Mais dans le cas présent, l’esthétique sombre et sophistiquée de Bilal a été en étroit dialogue avec des mélodies originales et appropriées. « DJ » Enki Bilal, Erik Truffaz et leurs compagnons ont donc réussi leur pari.

© Cédric Mathias

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Stéphane Blemus

One thought on “Le concert visuel « Being Human Being » d’Enki Bilal, Erik Truffaz et Murcof: Du jazz aux sonorités bande-dessinée”

Commentaire(s)

  • FREMONT

    dessein audacieux ou dessins audacieux ?

    Et le concert à eu lieu où. On ne sais rien

    novembre 26, 2014 at 22 h 13 min

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