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Entretien avec Pascal Bertin, directeur artistique du Festival baroque de Pontoise

Entretien avec Pascal Bertin, directeur artistique du Festival baroque de Pontoise

06 septembre 2019 | PAR Victoria Okada

Le 34e Festival baroque de Pontoise s’ouvre le 27 septembre avec une programmation très diversifiée, en mettant à la lumière des compositrices et des cantatrices sous le thème de « Musique [myzik] : non féminin » (Barbara Strozzi, Francesca Caccini, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Hildegarde von Bingen, Chiara Margarita Cozzolani, Isabella Leonarda, Anne de la Barre, Hilaire Dupuis, Anna Bergerotti, la Bordini, la Cuzzoni, Hélère de Montgeroult… mais aussi Beyoncé et Björk) et en insistant sur l’action pédagogique. Au moment où nous nous apprêtions à publier cet entretien, le contre-ténor a annoncé qu’il se retirait des scènes. Cet article devient donc involontairement son acte de foi pour l’un de ses futurs projets.


Vous avez pris la direction artistique du Festival baroque de Pontoise en 2018. Comment ouvrir dans le monde actuel et à un grand nombre de personnes l’image de la musique baroque qui est assez figée ?

Pascal Bertin : D’abord, je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre question. Le milieu de la musique baroque est beaucoup plus ouvert que celui de la musique classique en général, en tout cas, pour notre génération. Il y a trente ans, c’était un milieu beaucoup plus moderne et révolutionnaire, mais aujourd’hui, je découvre que le grand public a l’idée que le baroque est très ancien, très figé comme vous le dites, je ne comprends pas le pourquoi de cette image, car ce n’est absolument pas le cas ! Pendant des années, on allait aux concerts baroques en jean et en basket, le baroque était proche de la musique contemporaine. Il est donc très étrange que ce milieu est passé, en trente ans, de celui considérée comme libre et novateur à celle qui serait de monarchiste et d’ancien régime ! C’est un grand mystère.

Le claveciniste Bertrand Cuiller a écrit une phrase absolument merveilleuse, qui dit : « Ce n’est pas la musique baroque que nous devons dépoussiérer, mais nos oreilles ». Pour moi, l’essentiel est de rappeler aux gens à quel point cette musique est ancrée dans notre présent. Elle l’est plus que n’importe quelle autre musique classique.

Mais paradoxalement, la musique baroque n’était pas une musique populaire.

Pascal Bertin : Oui, c’est exact. À part l’invention de l’opéra populaire en Italie, où on pouvait assister à des spectacles en payant sa place, en France, c’était essentiellement la musique de cour.

Le film Tous les matins du monde a contribué énormément à démocratiser la musique baroque mais on en a retenu l’image de dorures, de perruques, de gentilshommes poudrés, de robes impressionnantes, et aujourd’hui, on associe facilement la musique baroque à ces images-là.

Pascal Bertin : C’est vrai. En revanche, l’écriture est absolument moderne. Elle est basée sur une basse chiffrée, construite avec des suites d’accords et d’ostinatos qui sont devenues les bases de toutes les musiques de variétés, du rock, du pop ! Par exemple, le Canon de Pachelbel, c’est Let it be des Beatles, La maladie d’amour de Michel Sardou, No woman no cry de Bob Marley, mais aussi chez U2, dans beaucoup de films… Donc, la question, c’est juste rappeler aux gens que la musique baroque est constamment dans l’environnement et ne navigue pas en autonomie, séparée du reste du monde et qui serait réservée aux connaisseurs.

Pour ceux qui n’ont jamais entendu de la musique classique en général et encore moins la musique baroque, avoir des occasions de les entendre constitue une entrée en la matière. Comment concevez-vous le Festival baroque de Pontoise sous cet angle ?

Pascal Bertin : Essentiellement avec des actions pédagogiques. Il est primordial d’aller dans les écoles, d’inviter les élèves à des répétitions, que les artistes fassent des actions de médiation, et ce de façon continue, pour que la musique devienne chez les enfants un geste naturel. Ma volonté pour le Festival et pour la musique en général, n’est pas le prosélytisme. Dans la réalité, il y aura toujours des gens qui ne l’aimeront pas, mais cela ne me pose aucun problème ! C’est la même chose quand je dis qu’il y a des milliers de pratiques musicales qui ne m’intéressent pas, mas cela ne veut pas pour autant dire que ces pratiques n’ont aucun intérêt. Le but n’est pas de faire aimer le répertoire baroque à la terre entière, mais que la terre entière y ait l’accès au moins une fois. Ce n’est pas que l’on dise : « Je ne sais pas ce que c’est et je n’aime pas » ; mais si on dit : « J’ai écouté mais cela ne me plaît pas », nous avons accompli notre tâche.

Le Festival met un moyen important pour la diffusion numérique.

Pascal Bertin : Ce grand projet pour les captations et la diffusion de nos concerts, soutenu par les collectivités locales, sert à renforcer l’action éducative du Festival. On va fournir ce que nous produisons, gratuitement et par la voie numérique, aux gens qui ne peuvent pas se déplacer pour diverses raisons ; l’écoute et le visionnage peuvent être accompagnés par les intervenants qui leur donnent des pistes et des clés d’écoute. Je crois que l’émotion est dans la plupart des cas suscitée sur la base de la culture que chacun(e) possède, de l’éducation qu’on a reçue. Cela rebondit intérieurement en rapport avec ce qu’on a vécu, autrement dit, cela ne vient pas de rien. Donc, il est extrêmement important pour moi de mettre en place tout ce qui peut servir à faire découvrir aux gens la musique baroque, en étant guidés. Prenons un exemple. Si on ne m’explique pas l’art contemporain, je n’y serai pas sensible ; mais à partir du moment où je suis avec quelqu’un qui m’éclaire, j’en suis très heureux ! Je voudrais appliquer ce principe au Festival.

Donc, pour vous, cette partie du Festival prend tout son sens.

Pascal Bertin : Oui, car c’est là, l’éducation ! Elle est aussi pour que les enfants comprennent que nous ne sommes pas de vieilles personnes à part, loin d’eux. Aujourd’hui, nous ne vivons pas dans un monde clos mais nous sommes tous connectés les uns aux autres. Je ne considère donc pas que notre seule mission est d’aller chez les jeunes qui ne connaissent pas le répertoire ou de les faire venir à nous. Que nous et nos publics allions écouter autres choses que la musique baroque, mais aussi du rock, du hip-hop, etc. Il faut qu’il y ait des échanges. Pourquoi c’est toujours nous de faire venir des gens pour qu’ils découvrent notre musique ? On ne pose jamais la question inverse : qu’est-ce que nous connaissons d’autres répertoires ? Je souhaiterais profondément que ce soit dans les deux sens.

Propos recueillis par Victoria Okada

Le Festival baroque de Pontoise aura lieu du 15 septembre au 19 octobre, puis de manière plus étalée du 25 octobre au 21 juin 2020, pour offrir la régularité d’une saison complète. Toutes les informations sont sur le site du Festival.

Visuel  Pascal-Bertin-©-Festival-baroque-de-Pontoise.

L’agenda du week-end du 7 septembre
« Ombra Mai Fu » : Le contre ténor Philippe Jaroussky nous plonge dans la féerie du compositeur Francesco Cavalli.
Victoria Okada

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