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[Chronique] Entre Birdy Nam Nam et Stuck In The Sound, « Sarh » trouve la lumière

[Chronique] Entre Birdy Nam Nam et Stuck In The Sound, « Sarh » trouve la lumière

02 juin 2014 | PAR Bastien Stisi

Enregistré il y a trois ans, le premier et étonnant album de Sarh remonte tout juste à la surface, et donne l’occasion à DJ Pone et à José Reis Fontano (respectivement issus de Birdy Nam Nam et de Stuck In The Sound) de renouveler de manière conséquente les sonorités qui imprégnaient jusqu’alors leurs discographies respectives.

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Sarh

Une complicité et un projet spontané

L’expertise scratcheuse de DJ Pone, l’ex-leader de Birdy Nam Nam, associé à la grandiloquence vocale et rock de José, le chanteur de Stuck In The Sound. À première vue (et même à la deuxième…), retrouver le duo au sein d’un projet confondant l’electronica allongée et éthérée et la pop gentiment mélodique peut surprendre. Et déconcerter.

Pourtant, à en croire l’inattendu tandem, le projet ne répond pas à une planification particulière et réfléchie, mais est plutôt lié à un hasard relatif et bienheureux. À une « création spontanée », « une sensation de symbiose », même, s’accorderont à dire les deux garçons. Dans le salon de Pone, aux côtés duquel il est alors assis, José témoigne :

« On se croisait parfois sur les festivals – lui avec Birdy Nam Nam et moi avec Stuck In The Sound –, mais on ne se connaissait pas très bien. On s’est un jour retrouvés tous les deux dans les loges du Social Club, au cours d’une grosse soirée enfumée. J’étais dans mon coin avec mes potes, et DJ Pone était avec Jean Nipon. Pone se met alors à lui parler de ses prod’, en lui disant qu’il cherche un chanteur pour poser dessus. » Pone poursuit : « Et là le mec me montre José en me disant : y’en a un là. Ce gars défonce, il faut absolument que tu bosses avec lui. On a échangé nos numéros et dès le lendemain on s’est retrouvés chez moi pour commencer à bosser ensemble. Il a écouté les sons que j’avais et ça lui a tout de suite plu. Très vite, et sans conceptualiser la musique, on est entré dans la création spontanée, pure et simple. On devient supers potes, on crée en même temps sans même discuter de ce que l’on voudrait faire exactement. Ça devient Sarh, ça fait un disque ».

Sarh : un exutoire inconscient

La rencontre est instinctive, et le projet rapidement mené : en à peine six semaines, les morceaux qui composent le premier album éponyme de Sarh sont calés. Une rapidité d’exécution due à la complicité artistique et humaine qui saisit immédiatement le Birdy et le Stuck, et aussi sans doute aux besoins concordants de se concentrer sur un projet autre que chacun ressent alors : « faire quelque chose de très différent de ce que l’on avait l’habitude de créer chacun de notre côté était sans doute nécessaire, mais assez inconscient », avoue sans mal Pone.

Cette différence, il serait en effet bien compliqué de ne pas y songer. À dix mille tonalités des excitations rock et électroniques si viscéralement liées à leurs projets voisins, José et Pone invitent à dialoguer, sur Sarh, les instants d’electronica inquiète et pleine de silences (« Urquinaona »), la new wave sombre, chialeuse et exultée (« Sailing With Lost Souls »), la folktronica minutieuse (« Colors ») qui évoque aussi bien Pajaro Sunrise que Sufjan Stevens, ou que tous les porteurs d’une pop qui caresse les étoiles avec l’aide de la guitare acoustique, des machines miraculeuses, des voix d’archanges sans ailes pour les ramener vers ce monde duquel ils semblent avoir été trop brutalement exclus.

Lorsqu’on les interrogent sur la pochette de l’album, qui reproduit avec une symétrie saisissante celle de Power, Corruption & Lies de New Order (« On est des fans de New Order, mais ça nous a échappé ! »), le duo s’empresse, plutôt que de citer Summer et compagnies, de balancer à la volée les noms d’Alpha, de Dead Can Dance, de Craig Amstrong, des Doors, de N.A.A.S. (pour José), de DJ Shadow, de Porstihead, de Mr Oizo, de John Carpenter, d’un large éventail hip hop de Wu Tang aux Beastie Boys (pour Pone).

Et le côté Thom Yorke, mentionné à tort et à travers dans le dossier de presse et présenté par Pone comme l’élément déclencheur de ses premières prod’ en mode Sarh ? (sur « Welcome to Sarh » ou « The Last Feeling », c’est flagrant). « Je ne suis perso pas du tout fan de Thom Yorke », répond José. « De Pablo Honey, jusqu’à Kid A, à la limite, mais après, j’ai arrêté d’écouter. Et puis surtout, je trouve que mon boulot vocal est très différent de celui de Thom Yorke, dans la mesure où lui est à fond dans le texte, et qu’il chante beaucoup pour lui. Mes thématiques de chant à moi sont beaucoup plus ouvertes et même tournées vers le haut. C’est très lyrique, baroque, universel, mais je ne suis absolument pas tourné vers quelque chose de dark ou d’introspectif. »

Sur Sarh (qui est un peu une référence au désert qu’évoque son nom, et aussi aux quelques phases électro tribales qui gisent sur l’album), c’est comme l’on peut s’y attendre Pone qui se charge des instrus, et José du côté vocal, auquel ce dernier ajoute parfois une guitare ou un synthé, et ce même si l’échange demeure le maître mot d’un projet que le duo déclinera pour la première fois en live et sur les planches des Bouffes du Nord dès ce soir. Un théâtre en guise de release : un compromis entre la salle de concert familière aux Stuck et le club plutôt familier des Birdy ? « Ce qui est surtout drôle, assure DJ Pone, c’est que l’on a tous les deux fait des concerts avec des groupes remplis d’énergie, et là c’est complètement autre chose. Je bouge toujours un petit peu la tête, mais il faudra que je n’y aille pas trop fort. » « Pareil pour moi, je vais essayer de rester dans la retenue, ce que je ne fais pratiquement jamais dans Stuck… » « On va aussi partir très prochainement en tournée, afin de défendre un disque qui en appelle un deuxième. Car pour moi, Sarh est désormais le projet principal », avoue un DJ Pone pour qui l’aventure Birdy Nam Nam paraît de moins en moins s’inscrire dans le futur.

« I’m someone else » : les paroles de José dans « Sailing With lost Souls », répétées à n’en plus finir, prennent ainsi tout leur sens. Avec Sarh, Pone et José sont effectivement autres, et ont su former avec fulgurance un pays, ou plutôt un monde parallèle, dans lequel chacun semble libre de s’exprimer sans se soucier des étiquettes trop fortement collées par les témoignages du passé.

Sarh, en concert au théâtre des Bouffes du Nord le 2 juin.

Sarh, Sarh, Believe Recordings, 2014, 47 min.

Visuel : © pochette de Sarh

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi