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Sibelius, Mahler et Janácek ressuscitent l’esprit de la loi à l’Auditorium de Radio France

Sibelius, Mahler et Janácek ressuscitent l’esprit de la loi à l’Auditorium de Radio France

27 juin 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Ce 20 juin 2019, la Maison de la Radio a su deviner l’un des besoins les plus urgents du public désabusé d’aujourd’hui : un rappel que dessous la lettre ossifiée de la loi respire encore un esprit vivant de la bienveillance, d’exubérance, de la liberté.

Cet esprit a engendré l’un des concerts les plus rédempteurs de la saison : une sélection perspicace de Sibelius, Mahler, et Janácek, incarnée par la synergie glorieuse des formations de la Maison de la Radio (l’Orchestre National de France, dirigé par Jukka-Pekka Saraste, avec Iveta Apkalna à l’orgue, le Choeur de Radio France, dirigé par Nicolas Fink) et des solistes vocaux du plus haut calibre (le soprano Simona Šaturová, le mezzo-soprano Sarah Connolly, le ténor Mati Turi, et le basse Mischa Schelomianski).

Le plongeon dans ces profondeurs spirituelles commence par Aallottaret (Océanides), op. 73 de Jean SIBELIUS (1865-1957), composé en 1914 à la demande de Carl et Ellen Stoeckel et créé le 4 juin au Festival de Norfolk, Connecticut. Bien que plusieurs critiques ont cherché d’emblée à retracer la généalogie de ce poème symphonique à La mer (1903-1905) de Claude Debussy, Cecil Gray a fait remarquer que dans cette oeuvre Sibelius a « exploré les registres plus graves de l’orchestre de façon plus approfondie que personne ne l’a jamais fait auparavant et a appliqué la méthode impressionniste d’arrangements aux instruments de basse, lui permettant d’obtenir des effets de sonorité inconnus jusqu’à présent ». Mais en registres graves comme en registres hauts, il est, dans cette oeuvre, question surtout de ce qui anime leur mouvement : du mélange primordial des éléments de l’eau et de l’air avant même la venue de la lumière. Dès ses premières notes, l’on entend le souffle du vent libre et frais qui plane sur les eaux et les incite à une union à la fois tumultueuse et féconde. Ce poème n’est pas simplement une analogie d’une tempête marine, mais le mystère de la naissance des Océanides, les filles de l’eau et de l’air : c’est le « sourire innombrable des vagues marines » d’Eschyle, le sourire de l’Océan respirant enfin à fond, de l’Océan progéniteur. L’interprétation de l’Orchestre National de France est d’une sensibilité exquise qui sait se dissoudre dans l’insaisissable et se laisser transporter par les mêmes ondes sonores dont il est à l’origine.

Le ressac existentiel est sondé ensuite par l’incomparable tragédienne le mezzo-soprano Sarah CONNOLLY, qui infuse les Lieder Des Knaben Wunderhorn (Le cor merveilleux de l’enfant) de Gustav MAHLER (1860-1911) avec toute la confiance innocente, le désespoir amer et la volonté inébranlable d’un « simple d’esprit ». Les Lieder de ce cycle sont composés, de façon intermittente, pendant une douzaine d’années de 1888 à 1901 et créés au fur et à mesure de 1892 à 1906. Ils sont basés sur les chansons et poésies recueillies dans les tréfonds de la campagne allemande par Achim von Arnim et Clemens Brentano et publiées en 1805-1808. Les cinq Lieder sélectionnés pour ce soir, « Rheinlegendchen » (« Petite légende du Rhin »), « Verlorne Müh’ ! » (« Peine perdue »), « Wo die schönen Trompeten blasen » (« Où sonnent les belles trompettes »), « Das irdische Leben » (« La vie terrestre ») et « Urlicht » (« Lumière originelle ») expriment des réactions spontanées, viscérales et sans filtre de convention face à l’univers de guingois. « Wo die schönen Trompeten blasen » est une prise de conscience frissonnante du fait que, quant au bonheur, sa fin précède souvent son début, avec une attente éternelle et vaine au milieu. « Das irdische Leben » témoigne d’un décalage entre le rythme naturel des saisons et le rythme de la vie humaine : un retard qu’aucune course n’arrive à rattraper. Ce sont des contre-courants sous-jacents hors tout contrôle humain qui entraînent dans les abîmes de « très grande misère » et de « très grande souffrance » d’oú gémisse tout humblement l’âme au bout d’extinction dans « Urlicht ». C’est un Lied d’audace « extra-canonique » vertigineuse que la partition ne capte, hélas, que très peu ; or sa révolte contre toute médiation entre le suppliant et le Dieu et sa confiance en droit imprescriptible de filiation divine ouvrent la voie à une « transcendance immanente » tout à fait sui generis

La Messe Glagolitique de Leoš JANÁCEK (1854-1928), composée en 1926, créée le 12 décembre 1927 à Brno et revisée en 1928, l’année même de la mort du compositeur, est l’apothéose d’élan vital humain, cosmique et divin indemne, contre toute attente, par des inquisitions les plus virulentes théologiques, idéologiques et esthétiques. Sa « transsubstantiation » se condense comme une rosée limpide, du jour au lendemain, sur un « autel » des mousses et des fougères dans les crevices ombragés de Bialowieza, la « cathédrale » forestière envisagée par Janácek. C’est une « église » et une « liturgie » ardemment vivantes, par opposition à l’église « défunte » officielle, songe Janácek : « Une pareille église, c’est de la mort concentrée. Des cryptes sous le dallage, des ossements sur les autels, partout des images de torture et de trépas. Les cérémonies, les prières, les chants : mort et encore mort. Je ne veux rien avoir à faire avec tout cela ». Ce n’est pas que Janácek ne croît pas en Dieu : c’est qu’il ne croît pas en la Mort, que ce soit la Mort de Dieu ou la Mort de l’amour, à cause d’une disparition prématurée (sa fille Olga) ou de non-partage (son obsession Kamila Stösslova). La Messe Glagolitique est le proverbial « oui éternel » à la vie, l’amour, la joie, et oui, même à la foi… En présence d’une telle « transfiguration » spirituelle, sentimentale et musicale, il ne reste que de féliciter Saraste, les musiciens de l’Orchestre National de France, le Chœur de Radio France et les solistes instrumentaux et vocaux pour leur courage et dévotion extraordinaires, grâce auxquels nous sommes illuminés par une lumière aussi ancienne que l’origine du monde et aussi nouvelle que l’aube de son lendemain.

Pour écouter et réécouter à votre guise, rendez-vous sur la plateforme france-musique.fr.

Visuels : © Yuliya Tsutserova

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture. Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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