Classique

Première édition du Festival Pianos Pianos aux Bouffes du Nord

Première édition du Festival Pianos Pianos aux Bouffes du Nord

19 décembre 2018 | PAR Victoria Okada

Le Festival Pianos Pianos met en avant la diversité de cet instrument apparu à la fin du 18e siècle. Piano romantique, piano moderne, piano préparé, toy piano… Il n’y avait pas moins de six instruments disposés l’un à côté de l’autre au théâtre des bouffes du Nord, que plusieurs pianistes, tous engagés dans une démarche interprétative liées à la facture et aux caractéristiques de chaque mécanique, partagent selon le répertoire. Ce sont des artistes en résidence à la Médiathèque Musicale Mahler (MMM) et à Royaumont ou lauréats de projets menés par la MMM et la Fondation Royaumont.

Pendant deux jours, ils ont interprété, dans des programmes éclectiques, des œuvres de compositeurs méconnus de 18e et de 19 siècles comme Daniel Steibelt (1765-1823), Louis Adam (1758-1848), Frederic Kalkbrener (1785-1849) ou Ignace Moscheles (1794-1870) et celles de compositeurs de nos jours : Pascal Dusapin (1955-), Wolfgang Rhim (1952-), John Cage (1912-1992), Francesco Filidei (1973-), Henry Cowell (1897-1965), Michelle Agnes Magalhaes (2003)… sans oublier Chopin, Weber, Alkan. Nous avons assisté aux concerts du dimanche 16 décembre, le premier des deux jours du Festival.

Pianos joués-jouets

Après un atelier participatif animé par Claudia Chan, sur la préparation du piano pour la pièce Mobile de Michelle Agnes Magalhaes, a eu lieu à 15 heures le premier concert du Festival, intitulé « Pianos joués-jouets ». Il s’agit d’un concert commenté au cours duquel deux pianistes introduisent le spectateur à la spécificité de pianos présentés et de pièces interprétées. Luca Montebugnoli joue des œuvres de Daniel Steibelt et de Louis Adam sur le piano carré Auguste Payen à quatre pédales luth, forte, céleste et basson (1823, collection Lucie de Saint Vincent). Steibelt, allemand d’origine mais très actif en France jusqu’à être considéré en son temps comme l’un des représentant du piano français, a composé de nombreuses pièces narratives ou descriptives. Naïves pour nos oreilles, ces pièces ont eu un grand succès dans les salons bourgeois pour leurs aspects évocateurs et pittoresques, L’incendie de Moscou op. 101 (1812) relatant la péripétie de la troupe napoléonienne. Luca Montebugnoli choisit la ou les pédales selon les effets souhaités qui ajoutent plus de couleurs que le clavier seul ne peut pas produire. Ces effets sont également bien présents dans l’« Air suisse nommé le Rans des vaches imitant les échos » (tiré de la Méthode de piano du Conservatoire) d’Adam avec les trémolos en échos.

Si Luca Montebugnoli est resté sur le 19e siècle, Claudia Chan a diversifié sa partie en abordant différents registres du piano moderne : le toy piano (Cage) ; Toccata de Filidei (1995) dont l’écriture invite le pianiste à frôler le clavier de plusieurs façons sans faire sonner aucun son ; dans l’Aolien harp de Cowell, l’interprète intervient uniquement sur les cordes directement dans la caisse de résonance tandis que l’autre main enfonce les accords en silence pour que la « harpe » sonne en harmonique. Mobile de Magalhaes sert des aimants pour amplifier certaines préparations du piano pour explorer l’aspect percussif de l’instrument.

Ce fut un concert plein de contraste qui montrait la préoccupation des compositeurs, selon les époques, pour les effets inhabituels et joueurs.

Deux œuvres contemporaines

A 17 heures, Nicolas Hodges, professeur à la Haute Ecole de musique de Stuttgart et l’une des figures majeurs de la musique contemporaine pour le clavier, interprète deux œuvres : l’intégrale des Etudes pour piano de Pascale Dusapin (1955-) et Zwei Linien de Wolfgang Rhim (1952-) en création française. Créées en 2002 aux Bouffes du Nord par Ian Pace, les « études de tristesse » selon la propre expression du compositeur, les Etudes de Dusapin est un cycle de pièces qui explore toutes les possibilités pianistiques à l’extrême, sur la lignée de Chopin, Liszt ou Debussy. Nicolas Hodges les jouent, impassible, sans faire transparaître la moindre émotion ni sur le visage ni sur les gestes, ce qui donne aux pièces un caractère austère. Mais son jeu est prodigieux, avec une précision d’orfèvre devant lequel la salle est restée admiratif. L’œuvre de Wolfgang Rhim, l’un des représentants emblématiques de la musique « savante » allemande d’aujourd’hui, est complexe mêlant la tradition comme le contrepoint et de nouveaux procédés sonores, dans lesquels chacun trouvera plus ou moins d’affinité. Ici aussi, Nicolas Hodges, inspiré, excelle dans le rendu intelligible de chaque section de la partition.

Chopin et ses amis

Le dernier concert du dimanche, à 19 heures, se joue sur le piano à queue Johann Baptist Streicher fabriqué à Vienne en 1847 (collection La Nouvelle Athènes – Centre des pianos romantiques). Le programme, qui regroupe des œuvres de Weber, Alkan, Chopin mais aussi de Kalkbrenner et Moscheles, pianistes vedettes de l’époque, a été élaboré par Edoardo Torbianelli à partir du fonds Cortot de la MMM pour recréer l’ambiance d’un salon parisien du 19e siècle. Comme cela se pratiquait à cette époque, toutes les pièces jouées ne sont que des extraits d’une sonate ou d’une recueil. En effet, la notion de l’intégralité se faisait rare. Et également comme c’était souvent le cas dans une soirée au salon, des pièces à quatre mains sont bien présentes à notre concert, avec la participation de Luca Montebugnoli.

Parmi ces pièces, les Etudes de Moscheles (élève de Salieri à Vienne), connues par des pianistes comme compléments ou prolongements d’Etudes de Czerny, prennent tout à fait un autre aspect sur cet instrument historique. Le caractère « salonnard » à une connotation de facilité que ressort sur un piano moderne cède à des couleurs plus corsées ou boisées, avec des clairs-obscures inattendus, dévoilant avec plus d’évidence l’intention du compositeur. Sa Grande Sonate pour piano-forte à quatre mains op. 47 — que le compositeur a joué avec Chopin en 1839 devant le roi Louis-Philippe au château de Saint-Cloud — évoque des harmonies assez novatrices qui anticipent parfois une ou deux décennies plus loin, par son aspect symphonique, voire quelque chose de Brahms.Le Thème favori de la Norma de Bellini varié op. 112 de Kalkbrenner (un des pianistes les plus influents du Paris romantique) insiste sur la vocalité du piano dans une écriture fluide et belcantiste.

Edoardo Torbianelli « prélude » chaque pièce en jouant quelques accords et cadences, pratique courante à l’époque pour vérifier les conditions de l’instrument. Il est particulièrement sensible pour des ornements, et lorsqu’il joue des passages rapides, il le fait avec une légèreté aérienne comme s’il caressait le clavier, et de surcroît avec élégance. Cette qualité traverse tout le concert, mais cela rend parfois les pièces peu consistantes…

Nous espérons que cette belle initiative se poursuivra et attirera de plus en plus de personnes qui s’intéresseront à la recherche de sonorité plus diversifiée que celle produite par une certaine standardisation de l’instrument adapté aux très grandes salles.

Photo : Concert Joués-jouets © Festival Pianos Pianos ; Nicolas Hodges © @nicolashodges

L’Atelier des artistes en exil remporte le Prix culture pour la Paix
Good, un film de Patrick-Mario Bernard sur Rodolphe Burger
Victoria Okada

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *