Classique

Ouverture du Festival Présences : l’orgue, les violoncelles et l’accordéon magiques de Thierry Escaich

Ouverture du Festival Présences : l’orgue, les violoncelles et l’accordéon magiques de Thierry Escaich

07 février 2018 | PAR Yaël Hirsch

Cette année le Festival de création classique d’aujourd’hui de radio France met à l’honneur le compositeur et organiste français Thierry Escaich (né en 1965). Alors qu’on attend également à Présences jusqu’au 11 février les solistes Jean-Frédéric Neuberger et Roger Muraro ainsi que le compositeur américain John Zorn, la soirée d’ouverture était une carte blanche au héros de cette année, avec un moment d’émotion très forte dans la pièce finale : Cris, sur un texte et une récitation de Laurent Gaudé et qui avait été créé pour le centenaire de la bataille de Verdun…
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Les mélomanes fans de création d’aujourd’hui ont bravé la neige et l’arrêt du RER C pour se retrouver dans la chaleur du cocon de bois que forme l’auditorium de Radio France. Cette année Présences a commencé sur une improvisation qui flirtait avec le jazz, et Thierry Escaich seul à l’orgue. Lui qui est co-tutélaire du grand orgue de Saint-Etienne du Mont a varié entre rythme, gravités et aigus presqu’éléctroniques sur une « Petite fanfare » qui s’est terminé en marche solennelle.

Rejoint par le percussionniste Gilles Durot, il a également interprété sa composition « Ground II » (2007) qui reprend le principe anglais de courtes variations de basse à l’aune de la rencontre aussi surprenante qu’harmonieuse des percussions (et notamment du poétique vibraphone) avec l’orgue. Une duo doux qui a plongé le public dans une sorte de lévitation. La première partie s’est terminée par l’oeuvre d’un autre compositeur : l’argentin Mauricio Kagel (1931-2008). Malgré son titre « Moetetten » (2004) ne met pas en avant la voix humaine mais plutôt, celle basse, grave et presque désespérante du violoncelle. Il étaient 8 violoncelles sur scène pour interpréter cette pièce à la fois minimaliste et d’une richesse de sons et de couleurs tout à fait enivrante. L’on passe par toutes les émotions à suivre les cordes pincées, grattées, les cordes graves des violoncelles qui jouent les boites à rythme aussi bien que les sanglots.

Le temps d’une pause animée et l’on retrouve huit violoncelles sur le devant de la scène (mais côté vents pas de violon), le chœur de Radio France, certains postés au fond, d’autres en coulisses, des percussionnistes et en lieu et place de l’orgue d’Escaich un accordéon (extraordinaire Anthony Millet). Très élégant dans son costume noir, Laurent Gaudé vient lui-même réciter le texte qu’il a écrit pour ce Cris de Thierry Escaich, créé à Verdun en juin 2016, pour le centenaire. Soliloque d’un poilu entrain de quitter le front pour une permission chez lui et que les instruments accompagnent comme les vagues d’un cauchemar, « Cris » est à la fois descriptif, terre à terre (c’est le cas de le dire) et existentiel. Tandis que le début semble presque faire référence à 1916 avec un quelque chose de Viennois qui peut transfigurer la nuit des tranchées, l’on entre dans le phrasé sobre et intime de Laurent Gaudé « Nous sommes une armée de sourds éparpillés, c’est tout ce qu’il reste de nous ». Le choeur lui répond comme une sorte de conscience européenne désespérée.

Echos d’autres poilus, extraits de cartes postales, réponse un peu psychotique du narrateur à lui même, De profundis revu à l’aune du 20e siècle et même prière de paix en allemand, le chœur c’est toutes les voix de la guerre et de la civilisation, tandis que le récitant c’est, malgré la masse qui meurt, le singulier. Sa douleur que respecte le silence des instruments, sa nostalgie que souligne un violoncelle presque romantique ou l’accordéon qui se force à la musette comme à une gaieté qu’on se doit ou qu’on doit aux vivants. C’est aussi son témoignage de la mort des autres, enveloppé dans un manteau déchirant de violoncelle et de vibraphone, sa survie un peu coupable « Je suis un rescapé » qui semble éveiller les percussions.

Intime, concentré, ciblé, porté par les mots à la fois secs et sculpturaux de Laurent Gaudé, Ces « Cris » retentissent encore aujourd’hui avec une exhortation à ne pas oublier qui prend matériellement corps dans la musique et dans la glaise « Ils savent maintenant que je suis les mains de la terre, qu’ils ne mourront pas sans que je leur donne un visage. Ils s’avent maintenant qu’ils n’ont pas besoin de cris pour être entendus ». La musique et les lettres ont pris le relais et l’on sort de cette ouverture de Présences tout à fait bouleversé mais également un peu apaisés, en concordance des temps  entre présent, futur et passé.

visuel : affiche et YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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