Classique

Les sorties classiques et lyriques du mois de novembre 2018

Les sorties classiques et lyriques du mois de novembre 2018

30 novembre 2018 | PAR Yaël Hirsch

L’approche de l’hiver donne plus que jamais l’envie d’harmonies suaves et de symétries douces. Voici les disques classiques et lyriques qui ont réchauffé nos oreilles et nos cœurs en cette fin novembre.

Par Yaël Hirsch et Victoria Okada

Bartoli & Vivaldi : un encore réussi
En 1999, la mezzo-soprano italienne faisait un carton plein en jouant aussi le rôle de Musicologue et en faisant découvrir au grand public des airs méconnus de Vivaldi sur tout un album. 20 ans plus tard et toujours chez Decca, c’est accompagnée par Jean-Christophe Spinozi et l’Ensemble Matheus qu’elle propose une autre dizaine d’airs inédits du Prêtre roux. Tout en rondeur et suavité, là où elle était toute énergie de la colère et du mouvement baroque sur son Vivaldi album (même s’il reste des plages mouvementées comme « Se lento encora il fulmine »), Bartoli continue à nous subjuguer.
Cecilia Bartoli, Ensemble Matheus dir. Jean-Christophe Spinosi, Vivaldi, Decca YH

Lignes parallèles et univers perpendiculaires

Les Etudes de Karol Beffa par Tristan Pfaff

C’est au Festival des Forêts, en juillet 2014, que Tristan Pfaff a créé l’intégralité des douze Études de Karol Beffa. Composées de 2000 à 2011, ces Études héritent d’une longue tradition pianistique, en assimilant différents styles comme ses prédécesseurs l’ont fait. Chacune des Études a été commandée par des festivals (Pianissimes, Auvrs-sur-Oise, Chartres en plein chant, Annecy Classic…) et des institutions (Musique Nouvelle en Liberté, Fondation Salabert…) . Les six Études du premier Cahier jouent sur les intervalles, rappelant indéniablement Debussy, mais aussi des harmonies et des caractères de Bartok, Scriabine ou Szymanowski. Certaines pièces du deuxième Cahier sont basées sur le nom de compositeur comme Mozart ou Aubert. Dans d’autres, Ravel — ou son souvenir — se montre comme pour lancer un clin d’œil. La 12e Étude, qui est une toccata avec le thème de Dies irae vers la fin, est d’une virtuosité redoutable, mais dans son interprétation, Tristan Pfaff apparaît imperméable face à ces difficultés et déploie tous les moyens qu’il possède pour mieux rendre l’idée du compositeur. A quoi s’ajoute un grand éventail d’expressions à la fois réfléchies et spontanées, ce qui rend ce récital vivant et convaincant.
1 CD Ad Vitam Records, AV 18 09 15, sortie 23 novembre 2018, 63’02. VO


TrANsGressiOns par SpiritangoQuartet

Le SpiriTango Quartet propose aujourd’hui des versions originales de tangos au pluriel, qui sortent le cadre traditionnel de cette musique. Les trois pièces de compositeurs français écrites spécialement pour les quatre musiciens illustrent probablement mieux le propos : Cabaceo de Matthieu Stefanelli, Impression Tango de Graciane Finzi et Para Descansar d’Alexandre Fontaines. Ces trois pièces sont toutes inspirées de tango traditionnel mais s’affirment leur personnalité avec une belle touche de chaque compositeur. Une milonga du compositeur argentin actuel Luis Caruana ouvre le bal, une autre pièce de lui, Vuotonga, revient quelque morceaux plus loin. Des grands classiques comme Odéon et Tico-Tico sont également là, avant de laisser la place à Opal Concerto de Richard Galliano, la figure centrale de cet enregistrement. Deux œuvres d’Astor Piazzolla concluent le disque comme pour montrer que la transgression s’il y a, ce disque se place parfaitement sur la grande lignée du tango. Huit ans d’amitié et de scène partagée s’entend dans l’interprétation qui est toujours vigoureuse et pleinement inspirée. La percussionniste Vassilena Serafimova est une invité d’honneur de ce CD et apporte encore d’avantage de rythmes et d’énergie. L’enregistrement est effectué en direct de concert les 23 et 24 mai dernier à Paris, comme le montre les applaudissements et les cris d’approbation de spectateurs.
1 CD Paraty, PARATY818230, 75’05 VO


Deux visions sur les Quatre Saisons de Vivaldi

Quoi ? Encore Les Quatre Saisons de Vivaldi ? Quel est l’intérêt aujourd’hui de sortir un disque de plus avec ces ces concertos pour lesquels on a tout dit ?
Non, on n’a pas encore tout dit. L’ensemble I Solisti Aquilani que dirige du violon Daniele Orlando propose deux mixages différents, une version à la sonorité naturelle et une seconde plus contrastée. Ce sont deux expériences d’écoute différentes, qui laissent également une liberté d’interprétation à l’auditeur. Le violoniste dit : « Cette interprétation naît de la conscience que la Nature décrite par Vivaldi n’est plus celle que nous avons devant nos yeux. Ces Saisons vivent dans la distance désespérée qui existe entre l’idée de la Nature telle qu’elle nous a été offerte et l’amère vision de la Nature telle que nous l’avons réduite. » Peut-on dire que c’est une vision écologique d’une musique connue de tous ? C’est ce que suggère la photo du livret…
1CD Muso, MU-28, 76’41 VO

Raphaël Feye nous fait redécouvrir Lipatti
libeerAprès un premier album solo où les lignes étaient « claires », le pianiste belge Julien Libeer joue avec l’orchestre Les Métamorphoses, dirigé par Raphaël Feye pour un programme enregistré au Concergebouw de Bruges où les parallélismes nous mènent du 18e au 20e siècle : d’abord une symphonie 49 « La Passione » éclatante de fougue, en final un Concerto 27 de Mozart KV595 tout aussi brûlant et entre les deux un ovni absolument génial  qui fait le lien entre Bach et Bartok et nous emmène dans la vibrante créativité du jeune Dinu Lipatti, déjà prodigue à 19 ans et mort à 33 en 1950.  Julien Libeer, Les Métamorphoses, Raphaël Feye, Lignes parallèles, EPR Classic, 2 novembre 2018, 64.42′, 20 euros. YH

Mendelssohn et Haydn par le quatuor Consone
Le quatuor londonien spécialiste du répertoire romantique propose un disque dense et intéressant avec les opus 12 et 81 de Mendelssohn et en sandwich l’opus 77 n°1 de Haydn. Le Haydn est aussi vif et subtil qu’espéré et révèle d’autant mieux les distances effarantes qui séparent les deux pièces de Mendelssohn. Dans le 12, tout est suave et mélancolique jusqu’à l’emportement saisissant du dernier mouvement qui laisse pantois. Et dans le 81, tout surprend à commencer par l’arrière-goût presque dissonant laissé par le premier mouvement. Un voyage passionnant et surprenant. Haydn / Menselssohn, Consone Quartet, Editions Ambronay, sortie le 26 octobre 2018, 70’41. YH visuel : Benoît Pelletier


Sept particules
Enregistré le 21 avril 2018 au Festival de Pâques de Deauville , le concert met en parallèle la musique baroque aux instruments d’époque et la musique de nos jours avec des moyens électronique. L’excellence de Justin Taylor et des musiciens de son ensemble Le Consort et leur ouverture d’esprit ont permis au compositeur David Chalmin, plutôt associé au rock et au pop, de mener à bien la commande du Festival qui lui donnait la liberté totale dans l’élaboration du projet. Selon lui, c’est la tradition de l’improvisation, du réarrangement et du travail en groupe dans la musique baroque qui l’a décidé de composer pour un ensemble voué à cette période. Pour cette première création du Consort, le résultat est surprenant. Les pièces de Vivaldi, Haendel, et Telemann sur ce disque, choisies en fonction des sept mouvements des Sept Particules, sont en parfaite phrase avec ceux-ci. La sonorité, le procédé de composition, et la nature de pièces sont bien sûr différents, mais il y a indubitablement quelque chose qui les relient, comme affirme le compositeur : « Trouver un langage commun entre nous tous, entre instruments anciens et contemporains ». La qualité de la prise de son est tout aussi surprenante pour un enregistrement en live.
1CD B-Records, LBM014, 63’ VO

Le ciel étoilé : un parallèle saisissant entre Beethoven et Hersant
Le Quatuor Girard enregistre en première mondiale le Quatuor n° 4 « The Starry Sky » de Philippe Hersant, une œuvre remplie de références beethovéniennes, celles du 2e des trois Quatuors op. 59 « Razumovsky ». Des motifs et fragments mélodiques et harmoniques, des ruptures et des contrastes caractéristiques du maître de Bonn, apparaissent et disparaissent dans la pièce de Hersant comme un jeu de cache-cache, ou encore comme les scintillements d’étoiles dans un ciel clair. Philippe Hersant explore ces éléments à sa guise, en les assimilant parfaitement dans sa composition. C’est toujours avec fascination qu’on écoute cette œuvre qui pourrait être qualifiée de contemplative, voire philosophique. Philosophique, car Beethoven a noté dans son journal intime en 1820 une citation de Kant : « La loi morale en nous et le Ciel étoilé au-dessus de nos têtes ». Par ailleurs, le compositeur a déclaré à Schindler que son op. 59-2 serait une « méditation sous le ciel étoilé ». Le Quatuor Girard (chacun des quatre musiciens joue un instrument fabriqué par le luthier Charles Coquet) réalise une très belle interprétation du Starry Sky, en mettant en avant et en profondeur son caractère méditatif, et nous invite ainsi à un moment de recueillement. En revanche, le quatuor de Beethoven en question qui la précède sonne un peu « sage » à noter goût, un peu plus de fougue aurait été la bienvenue.
1 CD Paraty, PARATY318167, 59’59 VO

 

Les Ballades de Monsieur Brassens
Georges Brassens est un chansonnier hors du temps. Son art, si original, si singulier, si simple et si grasseyant, demeure et demeurera unique dans l’histoire de la chanson. Mais Brassens n’est pas devenu Brassens tout seul. Il est héritier d’une tradition vieillie de plusieurs siècles et il en était conscient ; il l’affirme dans sa chanson Moyenâgeux : « J’aurais voulu vivre au temps de François Villon », poète du 15e siècle. Il embrasse Villon, Rousseau, Ronsard et des auteurs de la pléiade, et le baryton Arnaud Marzorati cite aussi Gaultier Garguille (17e siècle), Piron (18e siècle), Béranger (19e siècle), qui sont tout « issus de la même confrérie : celle des beaux parleurs de jargon. » (livret du CD)
Entouré de trois musiciens de son ensemble Les Lunaisiens (Mélanie Flahaut, Etienne Mangot et Eric Bellocq), le chanteur exploite l’univers musical de Brassens avec ce tour de 20 chansons du 15e au 20e siècle. On est vraiment étonné du parallèle qu’on peut avoir entre eux, et émerveillé devant la richesse de cet art populaire qui se perpétue tel un grand fleuve. Et Bravo pour le travail acharné d’Arnaud Marzorati pour faire valoriser ce patrimoine et l’arrangement musical qu’ils ont effectué pour rendre ces airs plus vivants.
1 CD Muso, MU-026, 58’20 VO


Pur régal pour les oreilles


Scarlatti par Jean Rondeau
Cet été offrait une occasion pour de nombreux clavecinistes et mélomanes de se pencher sur les Sonates de Scarlatti, grâce à la série « Scarlatti 555 » dans le cadre du Festival de Radio France Occitanie Montpellier (lire nos articles sur l’ouverture de Scarlatti 555 et la suite).
Jean Rondeau faisait partie de ce projet et a enregistré en amont ce disque entièrement consacré au compositeur. Entièrement ? Pas tout à fait. Il y a un petit intrus au milieu de l’enregistrement, en guise de pause. Il s’agit d’une improvisation courte de 30 secondes environ intitulée « Interlude », et le claveciniste précise : « Il est recommandé à celles et ceux qui écoutent cet album en entier de prendre éventuellement une légère pause à ce moment du programme ». L’interprétation est extrêmement inspirée (par exemple, la fameuse Sonate K 141 en ré mineur avec un silence intrigant, presqu’un arrêt ; et des ornementations parfois malines), dans une perfection réjouissante pour laquelle on régale. Dans le livret, pages 6 à 9, on lit « A Sa Majesté La Reine, dona Maria-Barbara » signé Domenico Scarlatti. Une lettre inédite ? En réalité, c’est Jean Rondeau lui-même qui s’est amusé à inventer une lettre fictive en racontant une histoire sur les Sonates. Décidément, ce musicien est un esprit hors pair, qui vit la musique totalement intégrée dans son être.
1 CD Erato, 0190295633684, 81’01 VO

Programme tchèque par l’Orchestre d’Auvergne et Roberto Forés Veses
L’Orchestre d’Auvergne, ensemble à cordes reconnu pour sa qualité, livre un programme tchèque sous la baguette de son directeur musicale Roberto Forés Veses. La Sérénade en mi majeur pour cordes op. 22 de Dvorak, la Suite pour orchestre à cordes de Janacek et le Sextuor à cordes (transcription pour orchestre à cordes) de Martinu constituent ce beau disque, qui se distingue par une sonorité homogène et une unité entre les instruments qui rendent l’orchestre comme un seul instrument. Roberto Forés Veses le taille avec élégance et sensibilité, et nous offre un moment de détente et de grâce. Un excellent anti-stresse et antidépresseur !
1 CD Aparté, AP195, 63’06 VO

De Godzilla à Hatsune Miku, Tokyo et le manga
Les singapouriens de Theaterworks réunissent les deux Corées à la MC93, et ils le font avec beaucoup de bonheur!
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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