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Laurent Couson : « Le requiem est aussi une oeuvre laïque »

Laurent Couson : « Le requiem est aussi une oeuvre laïque »

17 décembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le compositeur Laurent Couson nous parle de son nouveau Requiem XIX sur la renaissance et la paix, écrit en 3 langues différentes (latin, hébreu et arabe) et inspiré du mythe de la tour de Babel. Le concert, chanté par 50 choristes et accompagné par un grand ensemble musical, sera joué dès le 30 janvier à l’Eglise Saint-Médard dans le 5ème arrondissement de Paris.

 

Vous prévoyez si tout va bien, croisons les doigts, de jouer le 30 janvier. On va revenir sur le thème du requiem, mais entre le moment où vous avez commencé à imaginer ce projet et aujourd’hui, il s’est passé des choses ! Le procès Charlie, l’assassinat de Samuel Paty… Vous travaillez sur l’interculturel, l’interreligieux, est-ce que les différentes actualités ont changé votre vision du projet ?

Oui énormément, ça m’a surtout conforté sur le fait que ce projet est utile, et qu’il est on ne peut plus actuel. Au départ, ce qui m’a motivé pour le faire est que je travaille depuis quelques années sur l’humanisme, sur les œuvres interreligieuses, et j’avais ce projet de créer une grande œuvre de rassemblement. L’élément déclencheur a été la crise du Covid, parce que je trouvais que cela ressemblait  beaucoup à ce qui se passe dans Babel, c’est à dire la perte de l’identité et le besoin de reconstruire ensuite une nouvelle société, où on réapprend à aller les uns vers les autres. C’est vraiment ça le message de Babel. Il se trouve aussi qu’on devait jouer ce spectacle le 5 décembre, ce qui n’a pas été possible et entre temps, effectivement, il y a eu malheureusement de nouveau des tensions religieuses et communautaires, des prêtres, des enseignants assassinés, et malheureusement je trouve qu’une œuvre comme ça résonne encore plus aujourd’hui. J’ai encore plus envie de la jouer pour ces raisons-là. Je trouve que ce qu’il se passe en ce moment avec la religion est terrible, les gens ont complètement perdu la notion de ce qu’est vraiment une religion…

Justement, je me suis interrogée sur le fait que ce soit un requiem, et vous le dites très bien, le requiem est une prière religieuse, qui intervient uniquement dans la liturgie chrétienne. Or c’est un projet interreligieux; comment adaptez-vous le requiem pour les juifs, pour les musulmans et surtout, j’ai envie de dire, pour les athées et les laïques ?

Le requiem est aussi une œuvre laïque, en réalité. « Requiem » est un mot qui est passé dans le langage commun, qui n’appartient plus tellement uniquement à la liturgie catholique. Requiem, ça veut dire hommage aux morts et c’est un mot qui est devenu commun. Alors plutôt que d’utiliser un terme que les gens n’auraient pas connu, j’ai choisi celui-là, et c’est aussi une référence à mes illustres prédécesseurs, à Mozart, Fauré… Et plus récemment, j’ai même pensé au War Requiem de Britten, et au Requiem allemand de Brahms. Quand Brahms fait un requiem, il n’utilise pas qu’un seul texte catholique, Britten fait de même, donc aujourd’hui et depuis déjà le 19ème siècle, le terme requiem est un terme beaucoup plus large, qu’utilisent les compositeurs pour faire un hommage aux disparus. Britten le fait par rapport à la 1ère Guerre Mondiale, Brahms par rapport à la poésie allemande, chaque compositeur essaye de l’adapter. Moi, j’en fais une œuvre œcuménique qui regroupe des textes que l’on retrouve dans le requiem, des textes célèbres comme le lacrimosa notamment, et puis j’y mélange des textes fondateurs du judaïsme, comme le cantique des cantiques, le kaddish et comme Babel. Et en ce qui concerne la partie arabe, je n’ai pas utilisé de textes religieux arabes, parce qu’à partir du moment où on fait une œuvre œcuménique, je crois qu’il faut respecter ce que chaque religion demande. Je n’utilise donc pas de texte religieux arabe. En revanche j’ai demandé à un théologien musulman, Mohamed Ennaji, avec qui j’avais l’habitude de travailler déjà quand je faisais l’orchestre et le chœur des Trois cultures, de m’écrire un texte en arabe littéraire qui soit sa réflexion personnelle sur le texte du requiem. Il a écrit un texte incroyable qui s’appelle « Qobour« , qui en arabe veut dire « nos tombes », et il a une réflexion, qui est celle d’un croyant, mais qui est sur un texte profane et original et je suis ravi. Je voulais absolument qu’il y ait dans cette œuvre une création littéraire.

Les autres textes que vous citez sont des traductions qui vous conviennent, que vous avez choisies, mais vous les avez adaptées ou ce sont vraiment les textes originaux ?

Non, ce ne sont pas des traductions, ce sont les textes originaux. La seule traduction qu’il y ait c’est le texte de Babel, qui est un texte original. J’ai épluché toutes les traductions possibles et imaginables pour choisir celle qui me plaisait le plus. Le premier mouvement s’ouvre sur Babel et je l’ai mis en français, et d’ailleurs je le mettrai en allemand quand ce sera joué en Allemagne et en anglais quand ce sera joué en Angleterre, parce que je veux que le prologue soit compris de tous. Évidemment les gens ne parlent pas forcément hébreux ou arabe ni latin, et je voulais que le prologue, dans lequel j’expose la problématique et le message que je veux faire passer, le message de Babel, de la perte de l’identité, de la destruction et de la perte du langage, soit en français. Là, j’ai choisi une traduction très belle de Jean-Yves Leloup, qui est un grand théologien, avec qui j’ai travaillé sur l’élaboration de la construction des textes, parce qu’évidemment mon Requiem n’est pas le texte du requiem catholique. Il n’y a que très peu d’extraits du requiem traditionnel, et c’est un découpage que j’ai fait avec des théologiens, que ce soit avec Jean-Yves Leloup, avec des rabbins ou avec Mohamed pour la partie arabe. 

Je connais plutôt votre travail en tant que chef d’orchestre, pianiste, comédien, mais je ne vous ai jamais vu diriger des voix.

En réalité, beaucoup de mes spectacles sont vocaux. J’ai fait plusieurs comédies musicales, déjà, dans un autre registre, et puis cette passion pour la théologie et pour l’interreligieux est née quand je m’occupais de l’orchestre et des chœurs des Trois cultures, un festival dirigé par Mohamed Ennaji, qui le donnait au Maroc et en Espagne, et dans lequel à chaque concert on chantait dans les trois langues. Donc il y avait une œuvre en latin, une œuvre en arabe et une autre en hébreu. Je m’occupais à cette époque-là de l’œuvre hébraïque, le chef d’orchestre de l’Opéra de Caire s’occupait de l’œuvre arabe et Michel Piquemal s’occupait de l’œuvre allemande, qui était une œuvre du répertoire. Là, j’ai voulu aller plus loin, c’est-à-dire que j’ai voulu dans une seule œuvre que l’on parle les trois langues des trois religions.

Vous m’avez dit il y a quelques temps que vous comptiez jouer votre Requiem dans différents lieux, est-ce que vous pouvez m’en parler ?

Si tout va bien, la première se fera à l’église Saint Médard, parce qu’il y a cet homme extraordinaire, le père Albert Gambart, qui a été le premier à réagir au projet et qui a voulu l’accueillir. Il a non seulement voulu accueillir le projet, mais aussi les dignitaires religieux. Le soir de la première, le 30 janvier, nous aurons un imam, un rabbin, un archevêque, nous aurons aussi la maire, et j’espère aussi la ministre de la Culture. On aura un regroupement très important dans l’église, et ça s’est beaucoup fait sous l’impulsion du père Albert, qui a été extraordinaire. C’est très important de le dire, cette première regroupera vraiment les plus hauts représentants des trois religions et les plus hauts représentants de la République, je l’espère. Le Président devrait venir aussi ! Ensuite, évidemment, l’œuvre va aller dans les différents lieux, nous donnerons cette œuvre à l‘Institut du monde Arabe, et à la Synagogue Copernic.

J’ai travaillé avec Yann Boissière, et cet homme est une merveille  ! Il m’a dit que j’étais à Copernic comme chez moi. L’œuvre va ensuite être programmée l’année prochaine, à l’Opéra de Bordeaux par exemple, qui veut la renouveler comme moi à la Synagogue et à la Grande Mosquée de Bordeaux. Le recteur sera présent le 30 janvier, mais ce sera impossible de la jouer à la Grande Mosquée de Paris.

Petite question d’actu : qu’est-ce que la Covid a changé pour vous ? Évidemment un report, mais au-delà de ça, au niveau des répétitions, de l’organisation, comment travaillez-vous ?

C’est épouvantable, c’est un cauchemar !  Tous nos concerts sont annulés, vous le savez bien. Les mesures qui sont prises le sont par des gens qui n’ont aucune connaissance de notre métier. Par exemple, en ce moment, j’ai beaucoup de difficultés à répéter. Je gère un chœur de 52 personnes et je répète à la mairie du Ve : il est impossible de répéter tous en même temps, bien qu’il n’y ait pas de décret qui le dise. Je suis donc obligé de faire des groupes de 20, c’est un cauchemar pour faire de la musique, et cela, selon des décisions très arbitraires; c’est catastrophique.

L’autre chose encore plus grave, c’est que pendant ces différents confinements, on a malheureusement habitué les gens à avoir la culture chez eux, sur leur canapé, que ce soit sur Netflix ou à travers les instagram live ! Tout ça gratuitement ! Je pense que l’on n’a pas mesuré à quel point c’est grave. Le chemin de retour dans les salles va être très difficile. Il y a un mépris, je n’ai pas de problème à le dire, de la classe politique, pour toutes les professions indépendantes. Et je parle de nous mais aussi des restaurateurs, des bars. En fait, on nous dit que le virus circule à cause de nous qui faisons des choses non-essentielles et qui réunissons des gens qui sont heureux et qui sont à moins d’un mètre de distance. C’est une honte et ce message est passé insidieusement par les politiques. Je trouve cela extrêmement grave.

 

Informations pratiques :

Requiem XIX, samedi 30 janvier à 20h, Eglise Saint-Médard, 141 rue Mouffetard – 75005 Paris. Réservez-vos places ici.

Visuel : Autorisation d’utilisation ©Laurent Couson

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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